21.10.05

notes



« La signature arrache l'objet à l'objet, arrache l'objet à la série de ses doubles indéfinis, arrache l'objet à l'anonymat. Elle est un indice, un moyen de soutenir cette supposition fondatrice de l'oeuvre d'art qu'elle a un auteur, qu'il y a derrière un sujet. Mais il peut y avoir d'autres sortes d'indices. La simple bizarrerie d'une roue de bicyclette greffée sur un tabouret de cuisine, si elle ne suffit pas à faire une oeuvre d'art, conduit en tout cas à faire lever une telle supposition qu'il doit bien y avoir un auteur derrière ce machin, un esprit légèrement siphonné de la carafe, peut-être, mais l'auteur tout de même, de ça, l'auteur justement. »

« (Note étonnée. Ce que révèle le
rdm, c'est tout de même un coup de force incroyable qui consiste dans un incroyable tour de force, tel un pari impossible lancé au plus habile prestidigitateur : comment faire de l'art avec un objet-pas-d'art, un pas-artiste et un pas-spectateur, et tout ça sans les mains ?)

L'idée est donc que l'oeuvre, l'artiste et le spectateur surgissent ensemble de leur pure rencontre. (...)

Je nommerais volontiers "art" une relation, cette relation, le complexe solidaire et simultané de ces quatre termes, de sorte qu'il faudrait dire : pas d'oeuvre sans auteur ni spectateur, pas de spectateur sans oeuvre ni auteur, pas d'auteur sans spectateur ni oeuvre ; et tous ces trois élément noués ensemble autour de l'objet, pôle central, de façon qu'on ait : pas d'oeuvre sans objet, pas de spectateur sans objet, et pas non plus d'auteur sans objet. »

« Une chose est postulée, négligemment, indiciblement presque, dans cette question : qu'il y a quelqu'un qui veut me faire voir, à moi, spectateur, quelque chose. En somme, il y a un désir là-derrière, un désir énigmatique, obscur, ridicule, présomptueux, narcissique peut-être, tout ce qu'on voudra, mais un désir de me montrer quelque chose. C'est la postulation de base. »

« Les
rdm de Duchamp rendent un son baudelairien, qui élèvent et s'élèvent comme une protestation contre le despotisme de l'utile. L'art comme ce qui ne sert à rien ; l'objet d'art comme objet inutile, sauf au désir — faudra y venir. À cela il convient donc d'ajouter que le rdm, c'est aussi l'oeuvre d'art comme ce qui ne veut rien dire. Et que c'est ça qui est bourré de sens — au point qu'on n'a pas fini de commenter les rdm. »

« Objet dépeuplé, dépouillé de son utilité, ce n'est pas du tout la même chose que de le prétendre inutile à l'art. C'est même tout le contraire, parce qu'il est hautement "utile" à l'art que l'objet ne serve à rien. Un acte qui arrache un objet du monde à la sphère de l'utile, le fourre d'inutilité, de vide, pour l'élever à la vue, c'est l'art. Objet allégé de l'utile, il prend ainsi tout son poids, alourdi dans la pesanteur d'une pure présence visible. Utile,
only for your eyes. (...) Une sorte de reposoir à regards. »

« Je pose, ici, que cette portée réclamait la présence du tabouret et sous cette forme nécessaire, et donc que le tabouret supporte, avec la roue, une part du sens de l'oeuvre.

(...) Le pas de vis qui les assujettit l'un à l'autre est un pas-de-sens.

(...) le tabouret est en somme double ; il y a le tabouret-socle et le tabouret-de-cuisine. On pourrait dire, en un sens, que la roue de vélo
ready-madise le tabouret-de-cuisine en tabouret-socle, le rendant impropre à tout usage de siège. »

« Entre soutenir et élever, la nuance peut apparaître tirée par les cheveux. Elle prend cependant un relief spécial dès lors que ce qui se trouve élevé par le tabouret, c'est une roue de vélo à la haueur d'une oeuvre d'art. Par la, le tabouret de cuisine revêtirait soudain, lui, les splendeurs de la sublimation.
Rdm daté de 1913 ( ce qui laissait tout loisir à Duchamp de lire Freud sur le sujet), je ne verrais pas d'un mauvais oeil qu'il ait été ainsi conçu aussi afin qu'on puisse le présenter comme le cas du tabouret sublime. Un vulgaire tabouret de cuisine (agent des pulsions les plus basses, orales quand il est "de cuisine", voire sexuelles dans des usages ancillaires détournés) qui se mue sous no yeux en tabouret sublime. Et puis après on aurait aussi une autre jolie métaphore à notre disposition : la sublimation, c'est le tabouret de l'objet. »

« Dire de cette roue de bicyclette qu'elle est la Sphinge de l'art moderne pourrait pousser à dire qu'elle est pour l'art du siècle ce que l'hystérie fut pour Freud et la psychanalyse, le mystère originel et inépuisable d'où l'un et l'autre ont tiré le secret et le ressort de leur pratique. La
Roue de bicyclette, Anna O. ou Dora de l'Art moderne. »

Aucun commentaire: