14.10.05

Du coeur procède la vie

Précédemment :
1. Histoire perverse du coeur humain
2. Introduction à... l'Introduction

Dans cette première partie, deux récits seront principalement évoqués : provenant de l'Égypte ancienne, Le Conte des deux frères : « premier texte à présenter une image du coeur humain dont nous ne cesserons de retrouver l'écho ensuite, dans les récits qui peupleront ce livre. »; et l'histoire de Dionysos enfant dont les Titans s'étaient emparés, l'ont tué, pour finalement le cuire et le dévorer. Mais, n'ayant « pas encore atteint le coeur, la foudre de Zeus les tue, et le jeune dieu renaît, régénéré par son seul coeur. »

Cette perspective des pouvoirs symboliques attribués au coeur laisse entrapercevoir l'attrait pervers lié dès lors à son offrande. De « fondement aux régimes alimentaires adoptés par les Orphiques et les Pythagoriciens » à « la représentation paradigmatique d'un temps originaire, temps de convergence de la vie et de la mort, du sacrifice et du meurtre, de l'anthropophagie et de la nourriture », l'auteur — citant Aristote, entre autres — nous donne à voir que le coeur « est aussi le principal moteur d'un enchaînement de métaphores et de figures qui font de lui une limite ou une fin. ».

Plus concrètement ? « Les sociétés humaines se définissent dans une large mesure par ce qu'elles mangent et par ce qu'elles ne mangent pas. (...) La ritualisation cultuelle et sociale de la consommation alimentaire transcende le seul besoin de nourriture; elle institue le repas, ou toute autre réunion liée à un fait de nourriture, comme un acte symbolique d'identification, de distinction et de clôture de la communauté. » Le repas de funérailles, par exemple, en rend bien compte : « Les survivants réunis pour le partage d'un repas après l'enterrement d'un mort se désignent et s'identifient eux-mêmes comme des vivants : ils mangent — ils introduisent de la nourriture dans leur estomac — et posent ainsi leur différence cruciale avec le mort, enterré dans le ventre de la terre. La nourriture et l'acte de la consommer ensemble tracent une ligne de partage entre ceux qui peuvent manger et ceux qui ne le peuvent plus, ceux qui mangent et ceux que la terre mange. »

Du désir émanant des individus qui, privément, chercheront à se soustraire — plus ou moins consciemment — à la réalité de cette mort, l'auteur traitera ensuite assez largement des notions psychanalytiques d'introjection et d'incorporation, mécanismes délicats et fort complexes à appréhender. Disons que « L'introjection permet (...) au travail « normal » du deuil de se mettre en place. Mais lorsque ce travail est entravé ou empêché, l'incorporation vient se substituer à son tour au processus d'introjection. Elle constitue sa limite et sa clôture. »

Fascinant, ce « fantasme de l'incorporation [qui] habite une région du sujet inconnue, couverte, cachée. Ou, pour le dire autrement, ce fantasme invente cette région secrète pour y accueillir la survie magique de l'objet perdu, et pour que celui-ci en fasse sa crypte. (...) La crypte porte avec elle une transformation irréversible de la structure de l'hôte qu'elle pénètre, et dans le secret duquel elle protège l'autonomie du survivant. Le fantasme de l'incorporation se caractérise donc d'abord par son absolu secret — et par une tendance au mensonge : mensonges destinés à protéger le sujet des dangers inhérents au secret dont il est porteur, aussi bien que ce secret lui-même, subrepticement et silencieusement introduit dans l'intimité la plus intime du sujet. »

« Le repas de funérailles fait donc office de mesure préventive contre l'incorporation. » Nous savons qu'au rite du repas s'associe le fait de parler, rendant bien compte en cela du voisinage de ces deux langages distincts, or, dans les histoires de coeurs mangés, ils peuvent être réunis, perversement, jusqu'à se substituer l'un à l'autre. « Les histoires de coeurs mangés opèrent de ce point de vue une curieuse inversion de la structure et de la dynamique du repas funéraire. » Généralement le fait de maris ou amoureux trahis dont la suprême vengeance est de pousser leur femme à consommer, à son insu, le coeur de l'amant qu'ils auront tué. « Le surgissement du nom de l'amant mort dit la double mort de l'amant et sa survie « cryptique »; il dit aussi le dernier mot de l'histoire d'amour, la cassure du régime d'échange qui avait rendu cette histoire possible. » « L'agent pervers [mari ou amoureux] de cette consommation forcée occupe une position proche de celle des Titans. Mais il ne consomme pas lui-même la chair humaine : il contraint sa femme à manger le coeur de son amant; et seule la mort de l'amante-épouse et ses retrouvailles avec l'amant mort peuvent faire écho à la renaissance de Dionysos. »

« ...nous avons quitté le monde des dieux pour celui des hommes, empire du sexe et de la jalousie, quitté un monde où le meurtre du dieu, son sacrifice et sa renaissance armaient le choix des hommes (le choix de leur ligne de conduite, de leurs règles de vie commune et de leur relation au monde naturel) en les forçant à se déterminer, et à se distinguer, par ce qu'ils acceptaient ou refusaient de manger — pour un monde de fiction et de poésie où les êtres humains, des femmes surtout, sont forcés de manger secrètement la chair et le coeur de leus amants morts et assassinés. »

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« De la menace de l'inceste à l'émergence mythique des dieux Anubis et Bata, Le Conte des deux frères articule sur le « coeur » et ses fonctions symboliques une figure fondamentale du couple identité/sexualité (...). » Et encore : « Le contexte de ce récit, son arrière-plan agricole et la prégnance du couple terre/eau concourent ici à expliquer la valorisation mythologique du coeur, médium et agent de la régénération. »

Ainsi Milad Doueihi concluera-t-il son Introduction : « Espace de la communication, lieu du premier principe de la vie et de la régénération, site des passions, des émotions, du sexe et de la mort, le coeur est bien l'organe et le symbole des manifestations les plus cruciales et les plus essentielles de la vie. »

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Peut-être n'aurai-je pas le temps (échéance du retour en bibliothèque) de vous parler des chapitres suivants. Je le souhaiterais car, on le voit et pressent de même pour la suite, le va-et-vient du regard et de la pensée de l'auteur de l'histoire ancienne à nos jours jette un éclairage singulier sur ce qui meuble — ou ne meuble pas ou plus — notre monde et nos faits de vie individuels ou sociaux au présent. Pour un meilleur aperçu, je vous indique de quelle manière se décline la suite :

Le piège du coeur : La femme, le coeur et le phallus; Le mari, éternel rival et voyeur.
Vide cor tuum : Triomphe de l'amour, triomphe de la mort; Le coeur mangé de Dante; Miroirs de l'amitié; Une économie de la résurrection.
Le service de l'amant : Ventre de la femme et sépulture d'amant; « Spectacles d'horreur »; La christianisation du deuil païen.
Mariage éléphantin et sexualité dévote : Théologie et sexualité perverse; « Les abeilles mystiques »; Du coeur mangé à la révélation du coeur.
Heurs et malheurs du Coeur humain.
Incarnation, Sacré Coeur, Eucharistie.

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Milad Doueihi, Histoire perverse du coeur humain, Traduit de l’américain par Pierre-Antoine Fabre. Éditions du Seuil (La Librairie du XXe Siècle). 1996, 224 pages.

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