22.10.05

Participer de quelque chose


« En 1942, Staël peint ses premières toiles abstraites. Sur fond uni, gris, s'animent des ellipses, des formes de lasso, des grilles. Le dessin est posé sur la peinture, il la compartimente, la situe, la grave. Dans certains tableaux, les formes ont une découpe de lames indépendantes du fond; ces lames dans le jeu de géométrie appellent, aussitôt le blanc posé, la taie d'un noir. À partir de là, tout le travail sera d'inclure le dessin dans la peinture, de travailler au lieu interne, que l'un naisse de l'autre et qu'entre profondeur et surface la ligne et la masse se donnent à l'autre. Ainsi les « figures » d'abord posées comme craie sur le tableau noir pourraient s'abstraire et dégager leur vrai regard en dégageant une forme inattendue et des rapports plus riches.

Sans que le peintre ait pris connaissance de cette phrase de Bonnard, à l'époque : « Ce qui ne participe de rien, le tableau pour le tableau, m'apparaît comme une monstruosité », il se trouve que Staël se pose la même question.

Jusqu'où mène le tableau ? jusqu'à sa fermeture ? jusqu'à lui-même ? ou bien à travers lui peut-on gagner la signification des choses qui le dépassent ?

La « composition » est-elle dans son aplat ? dans le trait qui limite et pose des frontières ? ou bien « composer », est-ce appeler une complexité à exprimer la chose unique ? Composer, est-ce sonder ?

Quand on entend que Staël ne se sentait pas tout à fait lui-même en peignant ses premiers tableaux abstraits, il faut entendre ce départage d'une expression nouvelle qui ne devait pas se clore sur elle-même comme chez les vrais abstraits. « Participer de quelque chose » est essentiel.

Jusqu'ici il avait trop travaillé l'essence même de ce qu'il voyait pour plaquer des formes qui lui semblaient simplifier.
»


« Staël, du trait à la couleur », texte d'Anne de Staël. Imprimerie nationale, 340 pages. Extrait : page 58 + sa suite à la page 60.

Aucun commentaire: