Lettre adressée à Jean Adrian.
Paris, mars 1945

Très cher Jean,
Je relis parfois votre lettre et ne pouvant y répondre complètement j'éprouve chaque jour un besoin absolu de vous dire malgré tout combien elle m'a touché. C'est en tout cas la plus grande preuve d'amitié que mon travail ait reçue jusqu'à ce jour. J'avais écrit ces « remarques » facilement, et je vous remercie de m'avoir rappelé que rien de bien ne peut m'être facile.
J'avoue faire mal la part de l'inconscient surtout lorsque la raison sert de filtre un jour, alors que le lendemain elle propulse toutes les saletés que nous lui croyons le devoir d'arrêter.
Il m'est très difficile de saisir la vérité, c'est plus compliqué et plus simple que nous ne le pensons et Dieu sait si toute cette aventure arrive à un pauvre homme mais je voudrais vous répéter à quel point je crois que lorsque tous les éléments sont là, choix déterminé, attitude passive, volonté d'organiser ordre et chaos, toutes les exigences, toutes les possibilités, pauvreté et idéal, dans les meilleurs tableaux tout se passe de telle façon qu'on a l'impression de n'avoir même pas son mot à dire.
Mais il y a une différence entre le fait de demander à Dieu de vous aider et d'essayer de tout faire faire par je ne sais qui.
Au sujet de l'instinct, nous devons avoir des notions différentes. Pour moi l'instinct est de perfection consciente et mes tableaux vivent d'imperfection inconsciente. J[e n]'ai confiance en moi que parce que je n'ai confiance en personne d'autre et je ne puis en tout cas pas savoir moi-même ce qu'un tableau est ou n'est pas et fabriquer de nouvelles constantes avant de peindre.
Il faut travailler beaucoup, une tonne de passion et cent grammes de patience.
Toute mon amitié.
Nicolas
LETTRES. Nicolas de Staël, présentées par Pierre Daix, Ides et Calendes, Neuchâtel. 1998. 128 pages.



6 commentaires:
Diable... J'aimerais bien recevoir ce genre de correspondance. Au lieu de ça, je m'épuise à décoder les SMS de mon Bon... G fin, lol, ptdr, etc... Et si nous remettions des verbes dans les phrases ?
Coquin de Hrundi, vous en mettez déjà, vous des verbes, et faites bien plus, vous en inventez tellement qu'ils nous étincellent de rivières de diamants...
Là, vous poussez très chère. Si, si, j'insiste. Fernand, mes sels, je te prie.
- Bien patron.
Je ne pousse pas, je ris jusqu'à en pleurer ! Ne sont-ce pas là les plus belles rivières endiamantées ??
(Faut pas croire, hein, je sais qu'on aime m'entendre me pâmer et qu'on en redemande. Ça, parce que c'est pas du toc, mes pâmoisons. Mes désenchantements non plus, quand ils se produisent. Fernand, il lui reste des sels ??)
Voui, on a acheté des marrants salés.
- des marais salants, mon bon.
-
Ah marées saoûlantes !
Ah mourantes salées !
Publier un commentaire