
~ ~ LE JEU ~ ~
du poète Saint-Denys Garneau
« Ne me dérangez pas
je suis profondément occupé
Un enfant est en train de bâtir un village
C'est une ville, un comté
Et qui sait
Tantôt l'univers
Il joue
Ces cubes de bois sont des maisons qu'il déplace
et des châteaux
Cette planche fait signe d'un toit qui penche
ça n'est pas mal à voir
Ce n'est pas peu de savoir où va tourner la route
de cartes
Cela pourrait changer complètement
le cours de la rivière
À cause du pont qui fait un si beau mirage
dans l'eau du tapis
C'est facile d'avoir un grand arbre
Et de mettre dessous une montagne
pour qu'il soit en-haut
Joie de jouer! paradis de libertés!
Et surtout n'allez pas mettre un pied dans la chambre
On ne sait jamais ce qui peut être dans ce coin
Et si vous n'allez pas écraser la plus chère
des fleurs invisibles
Voilà ma boîte à jouets
Pleine de mots pour faire de merveilleux enlacements
Les allier, séparer, marier,
Déroulements tantôt de danse
Et tout à l'heure le clair éclat de rire
Qu'on croyait perdu
Une tendre chiquenaude
Et l'étoile
Qui se balançait sans prendre garde
Au bout d'un fil trop ténu de lumière
Tombe dans l'eau et fait des ronds
De l'amour de la tendresse qui donc oserait en douter
Mais pas deux sous de respect pour l'ordre établi
Et la politesse et cette chère discipline
Une légèreté et des manières à scandaliser les grandes personnes
Il vous arrange les mots comme si c'étaient de simples chansons
Et dans ses yeux on peut lire son espiègle plaisir
À voir que sous les mots il déplace toutes choses
Et qu'il en agit avec les montagnes
Comme s'il les possédait en propre
Il met la chambre à l'envers et vraiment
l'on ne s'y reconnaît plus
Comme si c'était un plaisir de berner les gens
Et pourtant dans son oeil gauche quand le droit rit
Une gravité de l'autre monde s'attache à la feuille d'un arbre
Comme si cela pouvait avoir une grande importance
Avait autant de poids dans sa balance
Que la guerre d'Éthiopie
Dans celle de l'Angleterre »
(Regards et Jeux dans l'espace)



10 commentaires:
Ça fait un moment que je n'ai pas laissé de trace ici.
Les Regards font partie de mes lectures courantes.
*
Ma chambre est petite, mes jeux me manquent. Depuis la fin de l'été je n'ouvre plus les stores.
Avec les pages éparses sur le tapis j'inventerai des voiliers. Le soleil se trouvera.
Wow, mon premier italique html réussi.
Bravo pour l'italique, pour "Ma chambre est petite..." (c'est de vous ou de lui celui-là ? joli en tout cas), et pour votre trace, tant qu'à y être !
C'est intéressant que ce soit ce poème qui vous ramène car, imaginez-vous donc qu'hier soir, j'ai retrouvé le cahier de choix de textes du cours de poésie que j'avais suivi avec le magnifique Georges Beaulieu à Rimouski (je sais plus quelle année, entre 74 et 77), et que c'est de là que j'ai puisé Saint-Denys Garneau. Ça m'a ravie, je ne me souvenais pas de lui de cette manière, alors hein, je vais vouloir lire ce Regards moi itou !
C'est de moi, bien modestement, une petite improvisation, c'est mon « réduit » où je cherche « matière pour vivre et l'art » (ça c'est de lui).
« Réduit »... La chambre de l'esprit est un champ (chant ?) infini pour celui qui sait jouer des mots en accords cordiaux. Saloute !
Ça c'est de vous, à n'en point douter.
Mes hommages.
Et moi de retourner le "Beau d'hommage" au pic-bois qui a chambré ces mots à "ma tête de bois" avec le roulis des voiliers...
à moins malheureusement qu'il en soit rendu à le détruire....
Bertrand, j'ai essayé, mais je ne parviens pas à comprendre ton commentaire... Pourrais-tu être plus explicite (fais-moi un dessin !)
J'avoue moi aussi ne pas comprendre.
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