14.8.05

Sarabande


(allez lire "Les petits plus", en cliquant sur l'image, et... courez voir le film si vous ne l'avez déjà vu ! je vous en reparle, après un beau dodo)
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Et voici finalement le commentaire, après deux beaux dodos :

Y avait une éternité que je n'avais fait de sortie du genre (de sortie, point.). Et pour un rendez-vous avec Bergman : j'en avais le coeur battant ! Déjà, avec son billet d'entrée en main, le désir se dilate. On ne veut pas trop reconnaître les appréhensions, pas question que Bergman déçoive, voyons ! La rumeur européenne nous confortait plutôt, mais, ça, ça n'est jamais une garantie.

Ah ! retrouver Johan (prononcez yo-ann, à la suédoise) et Liv ! Curieux, je n'ai pu retenir le nom du personnage incarné par Liv (Marianne, ai-je trouvé sur le site mis en lien par l'affiche ci-haut), alors que Johan (Erland Josephson)... c'est Johan !

Faut peut-être pas me lire, si vous ne l'avez pas encore vu, je ne sais pas, au cas où j'en dirais trop et que ça gâcherait votre expérience propre. À moins que vous ne le voyiez avant des mois (en région ??).

Dès les premiers instants, j'ai été conquise. Liv pénètre dans la maison de Johann, vide, mais remplie d'un tel silence (le tic-tac de l'horloge en faisant partie) ! Une merveille, j'adore ce silence là, il est porteur; tant d'autres résonnent comme des bateaux à l'abandon, échoués, ou comme des maisons - et les personnages y habitant - en carton-pâte.

L'action chez Bergman, les amateurs le savent, n'est pas d'abord menée de l'extérieur. Ce sont les sentiments, les états d'être des personnages qui font l'évènement. L'intériorité est donc reine. Les lieux clos, rois. Pourtant, on voit les personnages plus souvent gouvernés par certaines pulsions qu'en possession d'une liberté d'exercice vis-à-vis d'elles. Ni même toujours d'une volonté de liberté. Les hommes, surtout, dans Sarabande. Démunis, méchants et manipulateurs égoïstes, ils sont. Fascinant.

Fascinant quand on songe au fait que Sarabande serait, semble-t-il, le film testamentaire de Bergman. Le cinéaste rendant un ultime hommage aux femmes aimées - mal, dit-il -, et faisant le constat lucide de certaines impuissances masculines qui auraient été siennes. Fascinant que Bergman puisse "voir", sans, à ce que laisse voir les comportements des personnages du père et du fils, être parvenu à échapper à - ou maîtriser, serait-il plus juste de dire - ces pulsions viscérales, ou hormonales. (Je sais, il y a plus encore, mais je n'écrirai pas un livre pour en faire le tour aujourd'hui)

Particulièrement démunis (mais pas que démunis, loin de là), sont donc ces hommes par devers leurs attachements. Un dénuement ou un désemparement qui fait partie de toute expérience humaine. Empruntant des formes particulières selon notre sexe, notre milieu, notre personnalité, nos aptitudes et notre histoire. La scène où le fils, âgé de 62-63 ans, se présente devant son père (85 ans, si je me souviens bien), cette scène-là est extraordinaire. Le fils nous apparaît comme s'il avait 10-12 ans, et aux prises avec la peur de ce père, avec une haine et un dégoût profonds de lui et de son besoin qui le ramène à lui, à lui adresser une demande. Et le père qui fait tout pour que le fils se sente humilié de quémander. Et là, se rejoue une scène d'autrefois, d'il y a 40, 45 ans, une scène ayant l'éclat mortel du venin originel craché pour sa première fois.

Le père répondant au fils qui lui demande pourquoi, à la fin, son père le déteste. Johan rappelle à son fils le jour où lui, Johan, est allé le voir pour lui dire qu'il savait n'avoir pas été un bon père et qu'il voulait changer ça. Le fils, âgé de 15-20 ans, lui avait hurlé qu'il n'avait pas été un mauvais père, qu'il n'avait pas été un père du tout. Et Johan se serait aussitôt incliné, considérant qu'à une telle haine, on devait le respect.

Le respect !! Belle esquive du père ! Mais quoi, il s'attendait peut-être à ce que son fils lui saute au cou, lui disant qu'il l'aimait et lui pardonnait et que dès lors tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes ? Volonté d'être un bon père, disait-il... Quel coeur à l'effort, on admire ! Un très bon ami m'avait un jour raconté vivre une situation de distance analogue entre son père et lui. Alors âgé de 20 ans, il m'avait confié que JAMAIS au grand JAMAIS il ne sera question pour lui d'ouvrir une porte à un père plus que désintéressé et lui préférant ses autres fils de manière plus qu'évidente. Les murs de haine ne s'élèvent pas tout seuls, et leur blindage se fortifie au passage du temps si rien ne vient jamais faire brèche. Le fils n'est pas placé pour apprécier la qualité de l'effort du père déployé jusque là dans la reconnaissance de son échec paternel. Le père s'est mal préparé, croyant que ses seuls mots suffiraient, n'ayant pas même pensé à tenter de se mettre à la place du fils. Et aucun médiateur autour d'eux, comme souvent. Le fleuve avait fait son lit, et le père s'y est mal pris à vouloir le remonter. Vu de l'extérieur, on ne condamne pas, on plaint. Quelle désolation ! Dont la source remonte possiblement dans l'histoire du fils que fut Johan lui aussi, déjà, etc. Ce n'est déjà pas simple de dénouer les noeuds de cordes emmêlées lors d'un évènement récent, alors hein !

Bon, il y a encore à dire, mais je m'arrête ici, j'ai écrit bien suffisamment pour l'instant. Je reviendrai plus tard ajouter/compléter. Parler du personnage de Liv et de Karin, la petite-fille de Johan et de cette relation incestueuse vécue avec son père, relation finement effleurée par Bergman.

2 commentaires:

Anonyme a dit...

Les relations familiales: sources intarissable de «détresse et d'enchantement», pour reprendre un titre de Gabrielle Roy. Il m’apparaît évident que ce film de Bergman porte cette même blessure qui lui a servi d’inspiration pour toute son œuvre. Il aurait donc, tout au long de sa carrière, décorer sa plaie originelle avec les artifices de l’art… Mais je projette, je me projette dans cette interprétation et j’en viens à perdre le propos qui semble mis de l’avant par Bergman lui-même.

Ce qui me semble être le cœur de cette œuvre, c’est la relation au Père : cette figure de l’inconscient collectif, qui dessine le visage de l’autorité, de la Loi (selon Lacan, par exemple). Encore une fois, un doute me saisi : je vais peut-être trop loin dans l’interprétation. Quoiqu’il en soit, j’attends de voir ce film pour pousser plus loin. Et bien sûr, j’attends, sinon, la suite de tes observations.

Danielle a dit...

Bonjour Sébastien ! Tu ne ferais que projeter que ça se recevrait très bien, parce que tes propos sont des traces de pas bien marchés, ou animés du désir de le faire. Sois donc à ton aise, ça me fait plaisir.

Parvenir à vivre avec sa "plaie originelle", déjà, est un tour de force qu'il n'est pas donné à tout le monde d'accomplir dans le bonheur, alors avec la décorer avec art..

Ce qui me fascine, c'est de le voir - à ce qu'il semble, du moins - si lucide, mais si impuissant et si démuni (Johan et Bergman se confondant presque, soit de son fait, soit de nos perceptions - et je ne sais pas ce qui du fils ne serait pas de Bergman également, on fait moins aisément l'association mais..). Je me répète, mais c'est que, et le personnage et Bergman se sont investis dans des champs d'activité et de création avec grand talent, mais donnent à voir leur échec devant attachements amoureux ou (surtout ceux-là) familiaux. (La réussite n'étant pas systématiquement grande proximité heureuse entre les membres, je la vois plutôt dans le dépassement d'aliénations de soi dans ces rapports, la libération pouvant se faire seule pour soi par devers soi, alors que la "réussite" des rapports dépend de chaque partie en cause.)

La relation au Père, quel sujet ! Tu as raison, c'est le pivot de Sarabande. Curieusement, sans le retour de Liv, on se demande ce qui, dans les rapports entre Johan, son fils et sa petit-fille, aurait remué. Le pivot aurait-il tourné avec plus de violence assassine encore ou aurait-il cristallisé plus mortellement états et situations. Curieusement encore, la mort de la femme du fils avait laissé un très grand vide également chez Johan, ce qui donc n'a plus pu faire bouclier contre la fureur du manque de Père ou à cause des limites, ni pour Johan, ni pour le fils et sa fille. Cette fille qui saura se faire courageuse et agira pour échapper (on ne saura pas si elle y parviendra avec le temps et à quel degré) à l'enfermement, etc.

À voir, quoi,

Et, oui, j'y reviendrai encore un peu, à cause du thème de l'inceste, sans trop savoir si j'ai à dire, vis-à-vis du film, et quoi exactement.