7.7.05

Cendres, sel et sang

« La nuit qui, par le cri de sa mère un soir
de septembre s'empara de son enfance,
s'engouffrant dans son coeur avec un goût
de cendres, et de sel et de sang, ne le
quitta jamais plus, traversant sa vie
d'âge en âge, — et déclinant son nom
au rebours de l'histoire. »


"La Tempête, de Claude-Joseph Vernet"

Mais cete nuit qui se saisit de lui, rouant pour toujours sa mémoire de frayeur et d'attente, et ce cri qui entra dans sa chair pour y prendre racines et y porter combat, venaient d'infiniment plus loin déjà.

Nuit hauturière de ses ancêtres où tous les siens s'étaient levés, génération après génération, s'étaient perdus, avaient vécu, avaient aimé, avaient lutté, s'étaient blessés, s'étaient couchés. Avaient crié. Et s'étaient tus.

Car ce cri lui aussi montait de plus loin que la folie de sa mère. Il s'en venait du fond du temps, écho toujours resurgissant, toujours en route et en éclat, d'un cri multiple, inassignable.

Cri et nuit l'avaient arraché à l'enfance, détourné de sa filiation, frappé de solitude. Mais par là même rendu irrémissiblement solidaire de tous les siens.

Bouches de nuit et de cri confondus, blessures ouvertes en travers des visages sous un violent sursaut d'oubli faisant soudain mémoire d'une autre nuit, d'un outre-cri, — plus anciens même que le monde.

Nuit hors-temps qui présida au surgissement du monde, et cri d'inouï silence qui ouvrit l'histoire du monde comme un grand livre de chair feuilleté par le vent et le feu.




Charles-Victor Péniel, dit "Nuit-d'Ambre", voué à lutter au mi-nuit de la nuit.



Sylvie Germain, Le Livre des nuits, roman, Gallimard, 1985,
292 pages. (aussi chez Folio)

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