3.7.05

Nous sommes tous des "autres"

« L'histoire du discours sur l'autre est accablante. De tout temps les hommes ont cru qu'ils étaient mieux que leurs voisins; seules ont changé les tares qu'ils imputaient à ceux-ci. Cette dépréciation a deux aspects complémentaires : d'une part, on considère son propre cadre de référence comme étant unique, ou tout au moins normal; de l'autre, on constate que les autres, par rapport à ce cadre, nous sont inférieurs. On peint donc le portrait de l'autre en projetant sur lui nos propres faiblesses; il nous est à la fois semblable et inférieur. Ce qu'on lui a refusé avant tout, c'est d'être différent : ni inférieur ni (même supérieur), mais autre, justement. La condamnation d'autrui s'accommode aussi bien du modèle social hiérarchique (les barbares assimilés deviennent esclaves) que de la démocratie et de l'égalitarisme : les autres nous sont inférieurs parce qu'on les juge, dans le meilleur des cas, par les critères que l'on s'applique à soi-même.

(...)

Dire à quelqu'un : « Je possède la vérité sur toi » n'informe pas seulement sur la nature de mes connaissances, mais instaure entre nous un rapport où "je" domine et l'
autre est dominé.* Comprendre signifie à la fois, et pour cause, "interpréter" et "inclure" : qu'elle soit de forme passive (la compréhension) ou active (la représentation), la connaissance permet toujours à celui qui la détient la manipulation de l'autre; le maître du discours sera le maître tout court.

(...)

Le concept est la première arme dans la soumission d'autrui — car il le transforme en objet (alors que le sujet ne se réduit pas au concept).*

(...)

On aura compris que le livre ne traite pas seulement de l'histoire de la science ou de la littérature mais de notre actualité la plus brûlante et commune — car notre destin est inséparable de celui des
autres, et donc aussi du regard que nous portons sur eux et de la place que nous leur réservons. »



Tzvetan Todorov, préface de : L'Orientalisme, L'Orient créé par l'Occident. Edward Saïd, Seuil, 1978.

*C'est moi qui souligne.


2 commentaires:

Danielle a dit...

Je suis trop fatiguée pour élaborer correctement sur les raisons qui m'ont amenée à titrer ce billet : "Nous sommes tous des "autres"", alors je me reprendrai demain. Seulement dire pour le moment que je ne nie absolument pas la grave injustice faite aux "autres" peuples. C'est une injustice historique qui a toujours cours et qui me répulse profondément. Plus de précisions demain, donc. En attendant, à vous de commenter les extraits cités...

Anonyme a dit...

Ce sont des extraits très intéressants, et qui s'intègrent fort bien dans mon propre processus de réflexion. Et s'il y avait là quelques clés pour comprendre le mal, sous toutes ses formes, même celui qui bascule vers l'absolu?
À méditer de mon côté. Merci de ce billet.

Daniel
Anonyme, mais fidèle lecteur! ;o)