8.7.05

Les loups blancs de la modernité



« Si les objets d'art ne sont pas des boules de cristal, ils ne sont pas non plus d'une pâte molle pliable à merci. Ce que je prétends, au contraire — ce qui me justifie, et que je me propose d'éprouver sur le tas —, c'est que ces oeuvres sont en elles-mêmes des machines à interpréter. »



« L'art du XXe siècle semble, d'origine, placé sous le double signe du plus-d'objet et du moins-d'objet, ou du tout-objet et de pas-d'objet-du-tout.

Ce qui aura fait évènement à l'orée du siècle, et pour le siècle entier, c'est, d'un côté, un objet tout ce qu'il y a d'ordinaire, une roue de bicyclette fixée sur un tabouret, et, de l'autre, un carré noir peint sur un fond blanc, deux fois rien. Duchamp et Malevitch.»

« Cela devrait conduire à concevoir autrement ce qu'est une oeuvre. En donnant jadis une "image" du monde, en réfléchissant, c'est forcément une interprétation du monde qu'elle donnait. À la manière de Marx, il faudrait maintenant dire que l'art passerait ainsi de la réflexion à l'acte : non plus donner à voir une interprétation du monde, mais changer notre façon même de voir le monde, transformer notre regard, le faire-voir. »



« Le travail de Gerz, par exemple, à quoi je viendrai plus tard, ouvre de façon aiguë, radicale, cet écart entre ces deux rives, apparemment contiguës (au point qu'elles semblent régulièrement confondues), entre donner à voir du nouveau, et faire voir de façon nouvelle — ou carrément ouvrir les yeux; cette distance saute d'autant plus aux yeux, justement et si je puis dire, que les monuments de Gerz, qui font voir terriblement, ne donnent, eux, strictement, rien à voir. »

« Le tableau comme un instrument d'optique. Au fond, Hegel avait déjà envisagé une équation encore plus radicale, attribuant à la peinture la puissance de "rendre le visible visible", en se servant, comme "élément physique", "de la lumière, ce facteur de visibilité des objets en général". Ainsi Peinture égalerait Lumière dans une puissance commune de rendre le visible visible. Je pourrais pousser la chose à son extrême, et poser que si l'oeuvre-de-l'art est de faire voir, l'art est l'"inventeur" de notre visible. »




Extraits prélevés parmi les pages 25 à 40;
Gérard Wajcman, L'Objet du siècle, Verdier, 1998, 256 pages. ISBN : 2-86432-299-4

2 commentaires:

Anonyme a dit...

Le dernier paragraphe sur Hegel, c'est pour moi un bel exemple de ces critiques de salon qui prennent n'importe quel auteur dans leur bouche, et le recrachent un peu n'importe comment pour leur faire dire à peu près n'importe quoi. Hegel a rien envisagé d'aussi «radical» que ce que nous présente le bonhomme. On peut faire dire n'importe quoi à n'importe qui avec des citations de deux mots collés extraits d'un texte plus une définition tautologique de la lumière -sur laquelle j'imagine que je devrais m'extasier parce que c'est pris de la bouche de Hegel- et boucler le tout avec une équation boboche sur le modèle de E=mc2. Finir en renversant la téléologie des termes d'une expression toute faite. Servir.

Le paragraphe sur Gertz est emblématique de ce gargarisme. Ça s'enlignait pour être bien, il en fait trop dans le jeu de mot, tombe dans les contre-sens, n'arrive pas à nouer les fils qu'il a tissé puis le paragraphe meurt dans le non-sens.

Danielle a dit...

Peut-être as-tu raison, ou peut-être est-ce que l'extraction de cette citation de son ensemble donne cet effet-là. Je ne saurais dire car n'ai pas le livre à la portée de la main (emprunt à la biblio municipale).

Il arrive que, lorsqu'on lit des livres dont le sujet nous intéresse, mais dont les références nous sont plus ou moins connues, qu'on ne puisse pas juger de la véracité ou de la justesse du propos. En tout cas, tu as bien raison de souligner les limites des citations. Hors contexte, on peut souvent leur faire dire bien autre chose que ce que voulait signifier l'auteur. C'est pour cela que j'écrivais là
http://lavoixdelacarpe.blogspot.com/2005/08/daniel-nietzsche-kant-cie.html

ceci, en commentaire : "Quant à l'analyse des positions des auteurs qui m'ont marquée, ce doit être - par certains aspects - une lacune chez moi aussi. Mais je pense que ça m'a toujours un peu repoussé parce que je ne parvenais pas à trouver la bonne posture à tenir pour les analyser. Trop consciente que ma lecture différait de leurs discours, trop consciente que la mise en relief d'un aspect de leur oeuvre n'était pas souvent juste pour le reste, trop consciente qu'on résumait souvent trop mal.

Qu'est-ce qu'il reste, alors ? D'essayer d'articuler sa propre pensée à soi. Pensée composée de toutes ces lectures, mais discours que je peux faire mien sans le sentiment de travestir le leur. Ils ont nourri, et cela se poursuit, ma vie, cela je peux le reconnaître, mais n'ai plus le sentiment de les trahir en leur mettant des mots dans la bouche qui seraient plutôt les miens (euh... il s'pourrait bien que je le fasse aussi, encore, quand même. Zut).
"

Je pense donc que pour porter un jugement très sûr sur la pensée d'un auteur, il faut l'étudier sous toutes ces coutures. Disant cela, je lis donc les citations en sachant que ce que j'en tire n'est pas nécessairement ce que l'auteur aura voulu signifier, que j'y trouve plutôt matière à réflexion selon ce qui m'apparaît.

À propos du paragraphe sur Gertz, je ne parviens pas à voir ce que tu dis. Il est bien possible que tu aies raison, et que mon regard n'ait pas la clarté du tien. En tout cas, t'es un sacré commentateur !