22.7.05

Être bourré

1er extrait :

La différence qu'il y a entre un ange et une personne ? Facile.

« Un ange, c'est presque tout en dedans, une personne presque tout en dehors. Ainsi parlait, à six ans, Anna, également connue sous les noms de Pompom', souris, ou la Joie.
À cinq ans, Anna connaissait parfaitement le but de l'existence, la signification de l'amour, et elle était l'amie intime et le bras droit de Mister God.
À six ans, elle était théologien, mathématicien, philosophe, poète et jardinier. Quand on lui posait une question, la réponse venait toujours, en temps utile. Parfois, il fallait patienter des semaines ou des mois, mais alors, à son rythme et en son temps, la réponse venait, simple, directe, et parfaitement à propos. »

2e extrait :

« — Ça marche, parce que toi et moi, on est bourrés.
— Qu'est-ce que ça peut bien vouloir dire ?
— Ben, si on est bourré, on peut se servir de n'importe quoi pour voir Mister God. Mais pas si on n'est pas bourré.
— Comment ça, bourré ? Donne-moi un exemple.
Elle hésita une seconde.
— La croix ! Si t'es bourré, t'en as pas besoin, parce que la croix, elle est dans toi. Mais si t'es pas bourré, la croix est dehors, devant toi, et t'en fais un truc magique.
Elle tira sur ma manche. Nos yeux se rencontrèrent. Elle baissa le ton et dit lentement :
— Si ton coeur n'est pas bourré, alors, tu peux faire un truc magique avec n'importe quoi, et ça devient un bout de toi, en dehors de toi.
— Et c'est mal ?
Elle hocha la tête.
— Si tu fais ça, tu ne peux plus faire ce que Mister God te demande.
— Mais que veut-il que je fasse ?
— Que tu aimes tout le monde comme tu t'aimes toi-même. Il faut que tu sois bourré de toi-même, pour t'aimer comme il faut.
— Comme la personne, qui est presque toute en dehors, citai-je.
Elle sourit.
— Fynn, il y a plusieurs églises au Ciel, parce que, au Ciel, chacun est dans soi-même.
Et elle poursuivit.
— Ce sont les bouts hors de soi qui font qu'il y a des églises, et des synagogues, et des temples, et des mosquées, Fynn. Mister God dit "Je suis", et il veut que nous le disions aussi. C'est pas facile.
J'approuvai, tout en ouvrant de grands yeux.
"Je suis." "C'est pas facile." "Je suis." Parvenez seulement à dire cela, à le penser, et, ça y est, vous êtes bon, vous êtes bourré, vous êtes tout à l'intérieur de vous. Vous n'avez plus besoin d'aller chercher dehors de quoi boucher le trou qui est dedans. Vous ne laissez plus de bouts de vous-même accrochés aux objets dans les vitrines, dans les catalogues, sur les panneaux publicitaires. Où que vous alliez, vous vous emportez tout entier, vous ne laissez rien traîner sous les pieds des passants, vous êtes tout d'une pièce, vous êtes ce que Mister God vous a voulu. Un "Je suis" comme lui. Saperlotte ! »


Fynn, Anna et Mister God, Seuil, 1974.

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