30.9.05
Tchouang-Tseu
Le saint accomplit sa mission,
Quand le monde est en désordre
Le saint préserve sa vie."
Tchouang-Tseu.
Soupir-à-trappes
~ ~ ~ Soupir-à-trappes ~ ~ ~

la main invisible repose sur un lion invisible
le lion flotte dans une chambre invisible
parfaitement subitement invisible
l'air de cette chambre est un couteau invisible
insensiblement respiré par le lion essentiellement invisible
pour le couteau invisible
la main c'est qu'un face-à-main à peine visible
mais c'est lui le couteau qui est naïvement
doucement nettement invisible
car le face-à-main n'est que la surface de la main
la surface miroitante et sensible
de l'eau d'un lac
de l'au-delà d'un lac somnolent
et absent et facile et passivement invisible
passivement invisible la main invisible
prend le couteau passivement substantiel
et l'enfonce l'enfonce l'enfonce
profondément
dans l'eau follement invisible
particulièrement invisible silencieusement invisible
de ta peau simultanément nuage
nuage sable
visible méconnaissable indivisible
invisible sable nuage sable sable
méconnaissable
Poème in Le principe d'incertitude, de :
Ghérasim Luca, Héros-Limite (suivi de) Le Chant de la carpe (et de) Paralipomènes. Poésie/Gallimard, 2001. 315 pages,
Terribilità

Voici que les mots de Nicolas de Staël me deviennent aussi essentiels que sa peinture. J'en avais d'ailleurs tapissé deux pleins petits cahiers lors de ma lecture de sa biographie faite par Laurent Greilsammer. Peut-être ai-je trouvé le mot pour m'instruire de ce phénomène composé à la fois de faim et de fascination à son égard. Dans son Introduction au petit ouvrage LETTRES. Nicolas de Staël, Pierre Daix relate ce que qu'André Chastel écrivit à propos de celles-ci : « c'est Staël à l'état pur [...] dans ses conflits, ses professions de foi, ses violences, ses hésitations et ce qu'on eût nommé à la Renaissance, sa terribilità ». Mais, la terribilità, qu'est-ce donc ?
Parmi les 167 entrées recensées via une recherche en français sur Google, avec pour seul élément le terme en question, il ne s'en est trouvé que deux à être éclairantes. La première surtout, qui nous révèle que Michel-Ange se réclamait lui-même de cette terribilità, une mélancolie irrépressible dont Baudelaire aurait été « l’un des rares à comprendre qu’elle ne provenait pas d’une désespérance chronique, c’est-à-dire de l’accumulation de déceptions anecdotiques. C’était bien plutôt l’inverse qui était vrai : les échecs affectifs de Michel-Ange n’étaient que les conséquences de son inaptitude radicale à se satisfaire du monde. » Et toc ! Autant pour moi.
On y dit encore : « Baudelaire reconnut bien vite en Michel-Ange un frère, lui aussi bâtard de l’absolu : un homme venu d’ailleurs, ce qui ne veut pas dire de l’Au-delà, mais seulement de ce mystère qui rayonne au cœur même de la présence des choses, ici-bas. Insatiable, possédé comme lui « d’un infini que j’aime et n’ai jamais connu », Michel-Ange n’accepta jamais de ne pas être réellement ce qu’il était vraiment. Le temps pouvait bien le détruire, la mort le mettre en état de siège, rien ne pourrait jamais effacer cette nostalgie tenace qui rendait l’éternel aussi certain que la fragilité de sa propre existence. La légende d’un Michel-Ange possédé par la rage de l’Infini naquit lentement : elle n’est pas tout à fait fausse. » Bâtarde de l'absolu, je suis également, je peux le dire... Eh bien ! je ne m'attendais à configurer mon portrait de ses grandes lignes ce soir ! (notez que j'écris ce billet et commente au fur et à mesure ce que je relève de mes lectures)
Toutefois, si je me différencie aujourd'hui de Michel-Ange — oui, depuis toujours de son talent, c'est une évidence superflue à souligner — vis-à-vis de cette rage de l'Infini, ce ne fut pas toujours le cas. Oh j'en éprouve encore parfois, mais maintenant il s'agira le plus souvent d'une douce mélancolie et d'une soif inextinguible qui m'anime et parfois... me réanime.

Les mots suivants me paraissent illustrer de très juste façon ce qui se joue en soi, chez ceux marqués — à divers degrés — de cette terribilità : « Chez lui, tout est chair et rien ne l’est, tout est fini et tout relève de l’infini ; et cette fêlure ravage tout ce qu’il fait, tout ce qu’il est. » Je pense que cela s'applique parfaitement à Staël, à la suite de Michel-Ange et de Baudelaire, et j'oserai affirmer appartenir moi-même à cette famille de géants-là, et cela non par un quelconque talent, mais par une nature analogue, aussi minuscule puis-je être, à leurs côtés.
Il me faudra tâcher de mettre la main sur ce livre auquel réfèrent toutes ces citations, Vie de Michel-Ange dont il est dit que la biographie de Condivi [son élève et aussi son confident] qui l'écrivit sous haute surveillance reste la source la plus sûre et la plus vivante de toutes les tentatives ultérieures ». Léonard de Vinci paraît y être largement évoqué, qui aurait également été un être empreint de cette terribilità. Voyez, pour conclure en Beauté : « La pulvérisation de la lumière dont Vinci fait la règle de toute sa peinture a sa correspondance dans la pulvérisation de toute individualité : il n’y a rien d’autre que l’Être, et l’Être est foisonnement aveugle de Soi. »
Ah ! j'oubliais la seconde entrée trouvée sur Google ! Allez-y la lire, elle raconte une scène qui se serait produite en juin 1510, entre Jules II et Michel-Ange. Ce à quoi peuvent se trouver confronté deux êtres ayant la terribilità. Vous reviendrez ensuite me dire quels arrangements sont possibles, sans les ducats de Jules ??
29.9.05
suite
Je suis loin des survivants, et faudrait vous-même y revenir, si ça vous revient. Mais, en cherchant, j'ai trouvé aut'chose : « Il n'est pas difficile de comprendre qu'un garçon (Bernhard) de treize ans soit traumatisé par le bombardement de sa ville. Ce qui caractérise Brenhard, c'est l'extrapolation à partir de ce traumatisme, le saut instantané jusqu'à l'extrême : ceci" est terrible, donc l'existence en tant que telle est terrible. On peut traiter la vie comme si elle avait peu de valeur, donc elle a peu de valeur. Parfois Bernhard décrit sa propre souffrance comme un "état maladif — maladie mortelle — contre lequel et contre laquelle rien n'a été fait”, ce qui implique que quelque chose aurait pu et aurait dû être fait ; mais le plus souvent il s'autorise de sa détresse personnelle pour décrire l'espèce humaine en général comme vouée au malheur. »
Je pense que NH a raison de relever, de souligner l'extrapolation faite par Bernhard. Elle a raison de relever le glissement de "ceci" est terrible, donc l'existence en tant que telle est terrible", mais ce glissement n'est pas une erreur tant que l'expression d'une errance, et Bernhard ne peut jeter à la face du monde autre chose que ce qu'il a expérimenté : l'existence, la sienne, a été terrible; le traumatisme fut si profond que rien de la vie n'a su le tirer de l'abime dans lequel il l'avait projeté. Sa vie ayant été terrible, c'est un peu la vie toute entière qui l'est puisqu'elle a failli envers lui. C'est l'horreur de l'extrême folie révélant l'immense fragilité, toutes deux "humaines".
28.9.05
Le discernement de l'indiscernable
Suite et fin de
I. L'INADMISSIBLE
et
II. Le discernement de la littérature

« Ce retournement qui fait du théâtre le bon lieu, le lieu de la claire distinction des opérations de langage ne me semble pas accidentel. Dans L'Artiste-roi, Jean Borreil se réclamait de « Platon contre Platon ». Peut-être notre situation philosophique est-elle bien figurable ainsi : nous voyons s'y opposer diverses manières de choisir Platon contre Platon. Et c'est bien un tel choix qu'opère Searle dans son analyse des actes de fiction. Choisir « contre » Platon le théâtre comme bonne situation de parole réglée, c'est choisir « avec » Platon une certaine idée du « discours vivant » opposé à cette « lettre-morte » qui, apparemment, cause aux penseurs sobres de la démocratie libérale le même genre de problème qu'il en causait à l'auteur du Phèdre.
La lettre est cette corporéité indécise qui met du trouble entre les corps, qui crée un « milieu » où s'expose le trouble qui sépare chaque corps de lui-même. La théorie des actes de fiction est une réponse à ce trouble. Elle présente l'utopie d'une société telle que certains la rêvent sous le nom de « libéralisme » : une société où il n'y a que des locuteurs qui discutent et contractent en variant les règles, en mettant en oeuvre des règles normales et des conventions exceptionnelles, lesquelles peuvent porter sur la fiction comme elles peuvent porter sur les oléagineux. Cette utopie inscrit l'acte de l'être parlant dans le cadre d'une double banalité : celle des propriétés des choses et celle des conventions générales ou particulières passées par des sujets parlants saisis comme sujets contractants. Cette utopie consensuelle suppose le combat résolu contre un autre « platonisme contre Platon » : celui qui veut faire passer au milieu de ces performances et de ces tractations un rapport avec l'idée d'une vérité, quelle qu'en soit la figure.
C'est cet enjeu qui est au coeur de l'analyse searlienne de la fiction, mais aussi des discours actuellement très répandus qui prétendent libérer l'art de son « assujettissement » à la philosophie. En évoquant le titre d'un ouvrage d'Arthur Danto (L'assujettissement philosophique que l'art), je vise moins l'auteur lui-même — dont la pensée reste très souvent ambiguë sur ce sujet — que le courant critique plus large qui exploite ce thème. L'argument essentiel en est que l'art aurait été surchargé, accablé par une « essence de l'art » que la philosophie idéaliste — et son néo-platonisme rampant — lui aurait assigné pour des fins propres à la seule philosophie. Il faut, nous dit-on, briser cet assujettissement. Et c'est en particulier la tâche d'une esthétique sans présupposés que de dégager les pratiques artistiques dans leur spécificité du concept philosophique de l'art qui les asservissait.
Le problème est que les pratiques artistiques valorisées au titre de cette « libération » se ramènent le plus souvent à des exercices de l'indiscernable concernant la double existence des urinoirs et des boîtes de potage comme objets d'usage et comme oeuvres d'art. Cette « libération » de l'art enferme en fait sa pensée « propre » dans un jeu de société bien défini où le conservateur de musée, le critique, et le spectateur à leur suite sont les instances qui décident que « ceci est une oeuvre d'art » sous le double regard, instruit et amusé, du philosophe analytique et du sociologue de la culture qui se renvoient indéfiniment la balle du savoir sur le discernement de l'indiscernable. »
Jacques Rancière, Aux bords du politique. Gallimard (Folio essais), Paris, 1998. 261 pages.
Profitez-en, en cliquant sur l'image ci-dessus, pour découvrir le site de Maurice Matieu et ses oeuvres.
27.9.05
Histoire perverse du coeur humain
Ce qui suit fait partie de l'une des raisons majeures pour lesquelles j'avais hâte de me rendre à la Grande Bibliothèque depuis des semaines et des semaines !

Disons que mon exemplaire est tout de même en français, contrairement à la seule image de cette traduction portugaise que j'ai pu trouver qui soit de dimension suffisante pour qu'on y discerne quelque chose.
Je vous livre tout d'abord ce qui en est dit en deuxième et troisième de couverture, en guise d'apéritif, car je compte y revenir plus d'une fois...
« Les aventures du coeur humain orientent plus d'un mythe et d'innombrables chefs-d'oeuvre de la littérature ancienne et moderne.
Organe central, microcosme à l'image de l'univers culturel qui le conçoit, le coeur suscite amour et violence, passions érotique et mystique, don de soi ou meurtre sanglant.
On retrouve ainsi, du Moyen Âge à la fin du XVIIe siècle, d'étranges histoires mêlant une cuisine de l'horrible à la dévotion amoureuse lorsque le mari jaloux tue l'amant de sa femme pour lui offrir son coeur en pâture.
À la rivalité entre époux peut se substituer la relation du père avec sa fille. Et dans cette cuisine macabre, le coeur peut s'associer au sexe de l'amant.
Au-delà des tensions de l'amour courtois, Milad Doueihi évoque l'image du coeur dévoré, lorsque Francis Bacon rappelle que « ceux qui n'ont point d'amis à qui s'ouvrir sont pour leur propre coeur des cannibales ». L'auteur montre aussi combien la théologie du Sacré Coeur a pu jouer un rôle déterminant dans les légendes de coeur mangé. Ou encore, comment ces histoires de consommation perverse peuvent s'éclairer par le mystère de l'Eucharistie — consommation magique et mystique du corps du Christ.
Pour les théologiens, le Christ demeure le coeur et le centre de l'histoire.
La découverte de la circulation du sang par Harvey, en 1628, et la physique cartésienne font perdre au coeur sa centralité symbolique au profit du cerveau. Inaugurant de nouvelles perspectives, Pascal ouvre alors au coeur les voies subtiles de l'intelligence intuitive, à l'articulation de la mystique et de la science.»
Milad Doueihi, Histoire perverse du coeur humain, Traduit de l’américain par Pierre-Antoine Fabre. Éditions du Seuil (La Librairie du XXe Siècle). 1996, 224 pages.
26.9.05
Mihi ipsi scripsi
Tautenburg, July 15, 1882: Letter to Erwin Rohde
« Mihi ipsi scripsi [To write for myself]—that is how it is. And so it should be with everyone: his best for himself in his own way. That is my morality, the only one I have left. [....] »
Pas de destin, mais du sens à donner

Ce qui suit provient d'un carnet que je viens de découvrir, Pépites, Le bloc-notes des pépites de l'actualité (actualité française surtout, mais pas uniquement) :
Jean-Pierre Vernant, 91 ans, est un historien réputé, spécialiste de la civilisation grecque. Son parcours est marqué par son implication dans la Résistance, il a été un des chefs des FFI. Il vient de publier « La traversée des frontières », un livre dans lequel il mêle souvenirs de Résistance et mythologie. Dans une interview au mensuel Lire de décembre dernier, il répondait ainsi à la question : quel est le sens de la vie ?
« C’est ce que les grecs m’ont appris. Nous sommes des êtres limités. Pourquoi sommes-nous là ? Pour rien. Quel est le sens de tout cela ? Il n’y en a pas. Mais c’est parce que la vie n’a aucun sens préexistant que nous pouvons, nous, lui en donner un. Telle est notre affaire, notre responsabilité. La vie n’a pas d’autre sens que celui que les hommes essaient de lui donner. Il n’y a pas de destin de l’humanité : c’est nous qui décidons du sens qu’aura notre vie. »
---> Personnellement, je ne sais pas si la vie n'a aucun sens préexistant, mais je suis du même avis que Vernant, c'est notre affaire de donner un sens à la nôtre. Et, considérant que la constitution de chacun d'entre nous est unique, notre tracé pourra également l'avoir été (unique), peut l'être, et pourrait l'être tout autant.
25.9.05
Humilité visuelle
De la Grande Bibliothèque, j'ai également ramené Staël. Du trait à la couleur, écrit par sa fille Anne de Staël, et le tout-petit livre, publié en 1958, de son fils adoptif et poète, Antoine Tudal, Nicolas de Staël et celui des LETTRES présentées par Pierre Daix. Je suis si loin encore de comprendre l'art de Nicolas de Staël, mais tellement touchée toujours par ses oeuvres et ses mots ! Avancer doucement dans son univers demeure un réel bonheur...

Voici donc la retranscription d'une lettre qu'il avait adressée, de Paris, au critique d'art Bernard Dorival, en septembre 1950 :
Très cher Dorival,
Merci de m'avoir écarté du « gang de l'abstraction avant ». Merci de votre texte. Je suis sensible à votre amitié pour mes tableaux, on vient de m'apporter la « Table Ronde » ce matin. Je pourrais vous écrire des pages sans fin pour vous aider à me situer plus précisément, un vrai traité de dynamique morale avec tout le florilège d'espace mouvement, lumière, ordre et désordre où je pense me retrouver un jour avec vous peut-être, mais laissons la peinture s'expliquer seule.
Vous me faites espérer qu'un jour mes amis s'apercevront recevoir les images de la vie en masses colorées et pas autrement, à mille mille vibrations. On y arrivera un jour au fanatisme de l'humilité visuelle, bien en dehors des graphismes orduriers. Excusez-moi, je m'emporte.
En fait de graphique, j'en ai vu un excellent au Salon de la jeune sculpture, tout rouge, très bien noué, vous devriez en toucher un mot à l'impossible Monsieur C..., c'est le No 48 — Isabelle Waldberg. Calder est incapable de faire un objet avec cette raison d'être là.
Voilà, je vous quitte. Merci encore —
Bien à vous.
Staël
23.9.05
Le monarque le plus puissant

Il y a longtemps que j'apprécie écouter les « Chants de Benediktbeuern », rendus célèbres par l'adaptation musicale qu'en a faite Carl Orff. Le problème, c'est que l'enregistrement que je possède est sur cassette et que mon magnétocassette ne fonctionne plus depuis un bon moment. Alors, hier, j'ai mis les pieds à la Grande Bibliothèque pour la première fois (ne me demandez pas ce que je pense du lieu, je l'ai peu examiné, trop avide de me saisir des livres inscrits sur ma liste !) et, vint un moment où je vis une grosse brique (+ de 550 pages) titrée Carmina Burana... J'ai, ipso facto, reporté ma lecture d'un inscrit à plus tard. Carmina Burana, l'intégrale des 238 poèmes dont j'apprends qu'ils ont été découverts dans cette abbaye de Bavière, la « Benediktbeuern », et qu'ils auraient pour auteurs les clercs errants appelés goliards.
En deuxième de couverture, le traducteur nous informe que nous découvrirons là un Moyen Âge qui n'est pas celui de la mystique ni de la scolastique, un Moyen Âge où l'amour s'est libéré aussi bien de la misogynie haineuse de maints auteurs religieux que de la fadeur platonique des poètes courtois. Comme quoi, commente-je, il y a des pas qui se sont perdus par la suite ! Alors, de cette double thématique qui, d'une part, développe une exaltation épicurienne de l'amour et du printemps, du vin et du jeu, et, d'autre part, une satire violente de l'ordre établi visant surtout le clergé, j'ai retenu un extrait de la première partie que sont les poésies morales et satiriques dont le thème m'est très cher depuis un p'tit moment (et je ne vous ai encore rien dit des autres trésors que j'ai rapportés !) :
Vers sur l'argent
L'argent est aujourd'hui le monarque le plus puissant sur la terre.
L'argent est admiré des rois, vénéré par les grands.
L'argent est juge sur les grands conciles.
L'argent mène les guerres; s'il le veut, il obtient la paix.
L'argent crée les procès, afin que leur conclusion dépende de lui.
L'argent achète et vend tout, donne et reprend ce qu'il a donné.
L'argent ment, l'argent découvre la vérité.
L'argent rend parjures les malheureux qui sinon mourraient de faim.
L'argent est le dieu des avares et l'espoir des âmes cupides.
L'argent conduit les femmes à errer en amour.
L'argent change en filles les reines.
L'argent fait des plus grands nobles des brigands.
Il y a davantage de voleurs d'argent que d'étoiles dans le ciel.
Quand l'argent plaide, il évite rapidement tous les écueils de la procédure.
Si l'argent parle, le pauvre se tait, nul ne l'ignore.
Grâce à l'argent l'idiot devient sans conteste éloquent.
Sur la table de l'argent se trouvent en abondance des plats de choix.
L'argent a des médecins, acquiert des amis dévoués.
L'argent mange des barbeaux assaisonnés au poivre. L'argent boit du vin français et du vin qui a traversé la mer.
L'argent se plaît à être salué de tout le monde.
L'argent porte de beaux et précieux vêtements.
L'argent est adoré parce qu'il opère des miracles : il guérit les malades et les rétablit, aplanit les chemins raboteux,
rend bon marché ce qui est cher et doux ce qui est amer,
fait entendre les sourds et sauter les boiteux.
Je dévoilerai sur l'argent des prodiges plus étonnants encore :
j'ai vu l'argent chanter et célébrer la grand-messe;
l'argent chantait, l'argent faisait les réponses.
Je l'ai vu pleurer en prêchant
et rire intérieurement de tromper l'assistance.
L'argent est honoré, sans argent personne n'est aimé.
Chaque fois qu'un homme veut susciter le désir, l'argent doit le recommander, ou il gémira.
Ainsi il apparaît clairement que l'argent règne partout. Mais comme la splendeur de ce monde peut passer dans un moment,
la Sagesse — et elle seule — refuse de se mettre à cette école :
elle ne chérit personne qui connaisse la cupidité.
Carmina Burana, trad. Etienne Wolff, "La salamandre", Imprimerie nationale, 1995. 552 pages.
22.9.05
La silhouette du vent
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LE CHEVALIER D'ÉTRANGES PAROLES
Psaume
Il vient désarmé comme la forêt et comme le nuage ne peut être refoulé. Hier il portait un continent et déplaçait la mer.Il dessine le revers du jour, façonne le jour de ses pieds et emprunte les bottes de la nuit, puis il attend ce qui ne viendra pas. Il est la physique des choses — il les connaît et leur donne des noms qu'il ne divulgue pas. Il est le réel et son contraire, la vie et ce qui n'est pas elle.
Il vit là où les pierres deviennent lac et l'ombre ville. Il vit et leurre le désespoir, effaçant la marge de l'espérance, dansant pour que baîlle le sol et dorment les arbres.
Le voici annonçant l'entrecroisement des extrêmes, gravant sur le front de notre temps le signe de la magie.
Il remplit la vie et personne ne le voit. Il change la vie en écume qui le submerge. Il transforme le lendemain en gibier et le pourchasse désespérément. Gravée, ces paroles se tournent vers l'errance, l'errance, l'errance...
L'incertitude est sa patrie mais ses yeux sont innombrables.
Il terrorise et réanime. Il sécrète le drame et déborde d'ironie. Il décortique l'homme comme un oignon.
Il est le vent qui ne bat pas en retraite et l'eau qui ne remonte pas à sa source. Il crée son espèce à partir de lui-même — il n'a pas d'ancêtres et ses racines sont dans ses pas.
Il marche dans l'abîme et a la silhouette du vent.
Adonis, Chants de Mihyar le Damascène, précédés de l'Espace d'Adonis par Eugène Guillevic, La Bibliothèque arabe, Littératures Sindbad, 1995. 207 pages.
amitié
« Le coeur est la clé de l'esprit et de l'âme, et la clé du coeur est son ouverture, son extériorisation et sa visualisation dans un échange discursif et dans une offrande. Ouvrir son coeur, rendre publiques ses affaires les plus intimes — bref, l'amitié —, exige la présence d'un autre, la présence d'un interlocuteur capable de comprendre et de mettre au jour les pensées et les mots qui habitent le coeur. L'amitié, fondée sur le désir et la nécessité de surmonter les menaces mortelles du silence qui transforment les paroles en blessures du coeur, instaure une modalité d'échange et une relation de transfert et de substitution entre les deux composantes constitutives de l'amitié.
21.9.05
J'vous r'file un bon Tuyau ?
Information reçue via Zazieweb

Tuyau est un site hébergeant lui-même cinq autres sites tournant tous autour de la philosophie, la non-philosophie, la psychanalyse, la poésie…
On y retrouve :
Philosophie en France
Un site dédié à la Philosophie française à travers son actualité et son histoire, ses institutions, son enseignement, ses auteurs... mais aussi un espace d'études et de recherches affranchi de toute appartenance nationale, idéologique ou doctrinale, comme de toute suffisance philosophique. Philosopher-en-france donc, aussi bien comme un Etranger dans La France et dans Le Monde des philosophes.
La non-philosophie
Ce site est consacré à la la Non-Philosophie, théorie et méthode élaborée par François Laruelle pour introduire la "démocratie dans la pensée", et donc pour un nouvel usage de la philosophie, notamment dans ses rapports avec les sciences et les pratiques. On trouvera ici une présentation détaillée de l'oeuvre laruellienne et celle de ses disciples, ainsi qu'une contribution critique à cet effort de pensée.
Etudes lacaniennes
Ce site indépendant est consacré à la psychanalyse en général et aux études lacaniennes en particulier. Il fait place également à une théorie "non-psychanalytique", à la fois distanciée et positive, de la psychanalyse. En plus des nombreux articles de fond (plus de 150) et d'un lexique des termes lacaniens, le site propose des informations complètes sur la vie psychanalytique en France (publications, événements, internet...).
La poésie élémentaire
Un site promouvant la poésie élémentaire et les poètes ordinaires, soit une poésie résolument non-littéraire : concrète, visuelle, sonore, scénique ou électronique, oulipienne ou dadaïste ; poèmes trouvés, textes abrutis et autres faits divers de langue, en général toute création retournant le prosaïque en poétique et réciproquement, Le site propose des oeuvres originales, des articles théoriques et des informations sur la vie poétique en France.
Changer les idées
Changer les idées, mais pas nécessairement au moyen des idées. Voici une page perso sur quelques passions ou expériences à faire partager : musique rock, photo, cinéma, informatique, moto,...
Egalement : une newsletter, des forums...
20.9.05
Le discernement de la littérature

1. John Searle et le discernement de la littérature
(suite de L'INADMISSIBLE)
« La question de Searle est la suivante : comment reconnaissons-nous les actes de fiction pour ce qu'ils sont ? Mais poser la question ainsi, c'est d'abord délimiter ce qui est questionnable et ce qui ne l'est pas, ce qui est objet de question parce que présentant des propriétés ou des traits discriminants et ce qui ne l'est pas, faute de tels traits ou propriétés.
Chercher à discriminer les caractéristiques constantes des « actes de fiction », c'est mettre hors jeu deux instances privées de traits distinctifs. La première instance ainsi exclue, c'est le concept de littérature. Celui-ci, pour Searle, désigne une attitude prise à l'égard de certains textes, un jugement de valeur produit par la communauté des lecteurs ou par ses représentants autorisés, mais non par un rassemblement de traits propres à un objet spécifique. La deuxième instance exclue, c'est le texte lui-même. Celui-ci ne présente pas, nous dit-il, de marques propres de sa fictionnalité, de critères qui le distinguent d'un texte informatif*.
Une fois mises de côté l'idée de littérature et la texture du texte, que reste-t-il qui se prête à discrimination ? Il reste des intentions, des conventions, des choix. L'écrivain, selon Searle, met en oeuvre une intention, celle de faire semblant de faire des affirmations sérieuses, L'écrivain et le lecteur conviennent ensemble de suspendre les conventions qui président normalement à l'émission et à la réception des affirmations. Et le lecteur, et particulièrement un certain type « autorisé » de lecteur, choisit de considérer telle ou telle séquence d'affirmation « non sérieuses » de ce type comme appartenant à la famille « littérature ».
Nous avons là un raisonnement de type alternatif : ou bien il y a des propriétés, ou bien il n'y en a pas. On peut le dire autrement : ou bien il y a une détermination interne, et c'est une propriété; ou bien il y a une détermination externe et il s'agit d'un jugement, d'une convention, d'une suspension convenue de la convention, etc. Ce qui est exclu par là, c'est qu'il puisse y avoir ce que j'appellerai une impropriété propre : une détermination qui ne serait ni dedans ni dehors, ni une propriété de la chose, ni un caractère du jugement sur la chose.
Il y a un type d'existence qui est refusé : celui qui circulerait entre le dedans et le dehors, entre la corporéité et l'absence de corps. Ce type d'existence, nous pouvons l'entendre au moins analogiquement : il ressemble à celui de la lettre résolument muette et irrémédiablement bavarde que Platon oppose au logos vivant. On sait comment, chez Platon, l'opposition du discours vivant et de la lettre morte vient compliquer la simple dénonciation de la mimétique poétique, mettre en cause une perversion plus redoutable que celle des méchantes histoires et de la dissimulation du poète, propres à la scène théâtrale. Cette hiérarchie implicite fait de la lettre au corps indécis un mal plus redoutable que le corps trompeur de la fiction. De là vient, fort logiquement, le privilège apparemment singulier que l'analyse de Searle accorde à la représentation théâtrale. Le théâtre, traditionnellement désigné comme le lieu de la tromperie des simulacres et du péril des âmes, y devient en effet le « bon » cas, le lieu où la convention s'expose ouvertement, où le texte disparaît comme tel, ne se donne plus dans sa corporéité indécise aux aléas de la lecture mais devient analogue à une « recette » qui sert à monter la pièce, à faire la représentation, c'est-à-dire à organiser le clair rapport de trois groupes de parleurs passant conventions ensemble : l'auteur qui donne la recette, les acteurs qui supportent la fiction de leurs corps et les spectateurs qui sont convoqués dans l'espace-temps déterminé de la représentation. »
* Cette absence de critères est, chez lui, une présupposition assez superbement indifférente à la singularité de l'exemple qu'il en fournit. Comme Käte Hambürger l'a montré, les quelques lignes d'Iris Murdoch citées par Searle comme toutes semblables à celles d'un article de journal fourmillent au contraire d'indices de fictionnalité ou de littérarité.
(À suivre, 2e et dernière partie de : John Searle et le discernement de la littérature)
Jacques Rancière, Aux bords du politique. Gallimard (Folio essais), Paris, 1998.19.9.05
Accompagnement
Peut-être est-ce vrai. Peut-être qu'une autre façon d'exercer, politiquement, le pouvoir est possible, telle celle que semble envisager André Boisclair. Peut-être que la vieille école verra son temps terminé ? Personnellement, je suis du genre "leadership coopératif". Ce sont là bien plus que des mots pour moi, j'en ai déjà fait l'expérience il y a quelques années.
Les citations suivantes, tirées d'un entretien avec Laure Adler, traitent de ce mode de direction. En les transcrivant, j'avais l'impression qu'André Boisclair aurait pu tenir le même propos. On ne doit pas conclure pour autant que je sois péquiste ou préfère André Boisclair comme nouveau chef du Parti Québécois.
« Je le pense très profondément, homme ou femme, être seul à un poste de direction est un exercice très dangereux. Je me pourrai jamais décider de quoi que ce soit toute seule, parce que j'aurais trop peur d'avoir tort. Il faut que je confronte, que j'échange, que j'écoute. J'ai des intuitions très fortes, mais il faut qu'elles s'entrechoquent avec celles des autres, les gens avec qui je travaille au quotidien et en qui j'ai une confiance totale. Alors, évidemment, ça va plus lentement que quand vous décidez seul. Mais quand on décide seul, je crois qu'on va toujours à la catastrophe.
Parce que toute personne est faillible, homme ou femme, et que l'on vit dans une société où le terme de pouvoir signifie beaucoup d'accompagnement, possibilité de construire et possibilité de fabriquer plutôt que autorité et orientation édictées d'en haut.
Nous vivons maintenant dans une société, non pas de hiérarchie, où par une sorte de diktat mécanique, les choses se feraient du haut vers le bas, on vit dans un réseau maintenant de capillarités transversales. L'important est de donner envie aux autres de faire les projets auxquels on croit. Et ça, c'est un travail de force de conviction, de transmission, de compréhension. »
« Oui, je pense que, qu'on soit homme ou femme, quand on a un poste de responsabilité, il faut sans cesse rendre des comptes. Quand on occupe ce genre de responsabilités, il faut savoir les prendre. Il faut savoir se battre avec son patron, quand il vous demande des choses auxquelles vous ne croyez pas. Il faut savoir dire non à son supérieur. »
« (...) l'accompagnement, c'est ce mot-là qui revient le plus souvent pour définir ma façon de travailler. »
Extraits d'un entretien qu'avait accordé Laure Adler à Sandrine Dury, pour le livre Sept femmes au coeur de la tourmente : quand l'histoire s'écrit au féminin. Paris : Ed. Médicis, 2003.
17.9.05
L'INADMISSIBLE

« Je ne parlerai pas sous ce titre du sentiment qui nous fait refuser d'admettre quelque chose. Je parlerai des jugements qui nous invitent à constater qu'un élément ne peut pas être accueilli dans une classe d'êtres parce qu'il ne répond pas aux critères d'inclusion qui la définissent.
Je parlerai par là même d'un type de rationnalité aujourd'hui en faveur, en politique et ailleurs, la rationalité désenchantée qui nous invite à revenir des grands mots et des idées nuageuses aux mots exactement définis et aux classifications précises d'objets de pensée. Je comparerai donc deux énoncés que leur objet et leur statut éloignent apparemment l'un de l'autre mais qui ont pourtant un point commun : tous deux opèrent un discernement et impliquent une idée des critères du discernement. L'un relève de la théorie de la littérature, l'autre appartient à l'ordinaire du discours politique. L'un est du mode hypothétique et relativiste, l'autre est du mode catégorique.
J'emprunte le premier énoncé à un philosophe qui s'est particulièrement intéressé aux problèmes de la fiction. Dans Sens et expression, John Searle, avant d'établir les critères distinctifs des actes de fiction, nous propose une délimitation préalable qui a pour effet de mettre hors jeu une catégorie, celle de littérature, dont l'usage est référé non à des actes de langage opérés par l'auteur mais à un jugement qui revient au lecteur : « En bref, c'est à l'auteur de décider si un texte est de la fiction, mais c'est au lecteur de décider si un texte est ou non de la littérature. » De ce texte théorique qui soumet une discrimination à une décision, je rapprocherai un énoncé politique qui soumet à une discrimination la décision politique. Prononcée par un homme d'État socialiste, abondamment répétée par ses pairs comme gage de leur sens élevé de ce que le courage et la lucidité politiques impliquent, la phrase nous dit ceci : « La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde. »
L'une et l'autre phrase s'occupent de discernement et de décision. L'une et l'autre relèvent de cette pensée désenchantée qui ne veut plus s'en laisser conter par les grands mots et les idées vagues qui embrouillent les termes de l'analyse philosophique ou les données de la décision politique. À partir de cet horizon commun pourtant, il semble que nous ayons affaire à deux logiques de pensée indépendantes, peu soucieuses l'une de l'autre, et mettant en jeu des procédures dont les fonctionnements vont à l'inverse l'un de l'autre. »
(À suivre : John Searle et le discernement de la littérature)
Jacques Rancière, Aux bords du politique. Gallimard (Folio essais), Paris, 1998.15.9.05
Cerfs et tortues
des
anciens
de
la
ville
prit
la
parole :
Éclairez-nous
sur
le
Bien
et
le
Mal.
Il
répondit :
Du bien en vous, je puis parler, mais non du mal.
Car qu'est-ce que le mal sinon du bien torturé par sa propre faim et sa soif ?
Vraiment, lorsqu'il a faim, le bien cherche sa subsistance jusque dans les grottes sombres et quand il a soif, il boit même aux eaux mortes.
Vous êtes bons sitôt que vous êtes en accord avec vous.
Ce qui ne veut pas dire que vous soyez mauvais quand vous n'êtes pas en accord avec vous.
Car une maison divisée n'est pas un repaire de voleurs, rien qu'une maison divisée.
Et un bateau sans gouvernail peut errer sans but parmi les îles périlleuses sans sombrer jusqu'au fond.
Vous êtes bons quand vous vous efforcez de donner de vous-mêmes.
Ce n'est pas être mauvais, toutefois, que de chercher son propre intérêt.
Car en désirant votre intérêt, vous n'êtes qu'une racine qui s'accroche à la terre et en tète le sein.
Car le fruit ne saurait dire à la racine : « Ressemble-moi, mûr et plein, donnant toujours de mon abondance. »
Pour le fruit, donner est un besoin, de même que recevoir pour la racine.
Vous êtes bon quand vous êtes tout à fait conscients dans vos propos.
Ce n'est pas être mauvais, cependant, que de dormir pendant que votre langue trébuche sans but.
Et des propos incohérents renforceront peut-être une langue affaiblie.
Vous êtes bons quand vous marchez d'un pas ferme vers votre but, à pas hardis.
Vous n'êtes pas méchants, malgré tout, si vous vous y rendez en boitant.
Les boiteux eux-mêmes ne vont pas à reculons.
Mais vous qui êtes forts et rapides, veillez à ne pas boiter devant les boiteux, en croyant vous montrer gentils.
Vous êtes bons de mille façons, et point mauvais quand vous n'êtes pas bons.
Seulement hésitants et indolents. Dommage que les cerfs ne puissent enseigner la vitesse aux tortues.
Votre bonté résulte du désir de trouver votre soi géant : ce désir vous habite tout entier.
Chez certains d'entre vous il devient un torrent qui se rue puissamment vers la mer, emportant les secrets des collines et les chansons de la forêt.
Chez d'autres, c'est un courant plat qui se perd dans des angles, des coudes, s'attarde avant l'estuaire.
Mais que celui qui désire ardemment n'aille pas dire à celui qui désire peu : « Comment se fait-il que tu tardes et temporises ? »
Car le vraiment bon ne demande pas au nu : « Où est ton habit ? » Ni au sans-logis : « Qu'est-il arrivé à ta maison ? »
Khalil Gibran, Le prophète.
14.9.05
Le feu pour mémoire
Saint-Rouge

Un
carton
d'allumettes
en or
rouge
Or rouge, le poète auquel il rend hommage
tout mot
il doit y avoir le sang
*Louis Geoffroy*
Chaque vers, igné, tel une allumette
quand le cirque des épaves lancerait des
glaives dans l'eau as-tu pensé que ta mort
serait plus belle que l'inutile oubli
le souvenir des phares sur la ville défaite
naissait du sang rouge de la mare
ce nid de paresse dans le cafard des paris
déployait ses panses d'outrage
Un carton d'allumettes géant, à la poésie pyrogène, c'est sans rapport avec le vulgaire cartron, c'est un objet d'art « préparé amoureusement par Maxime Catellier, poète, et Le Relieur Fou , Robert Tanguay. »
Ajout du 15 septembre : Cette brûlante lecture m'a été possible grâce à la diablesse du flamenco, Marie, que je ne saurais trop remercier. La poésie oeuvrée de Maxime rend un sensible témoignage à Louis Geoffroy, poète québécois qui m'était jusque ici méconnu. Et quelle belle idée, ce carton d'allumettes en vers, pour ce poète mort en 1977, à 30 ans, lors d'un incendie dévastateur.
13.9.05
Imaginé sans le voir nulle part

« Ceux qui ne connaissent pas de sources de vérité plus pures, qui n'ont pas remonté plus haut son cours, s'en tiennent, et fort sagement, à la Bible et à la Constitution, et y boivent avec déférence et humilité; mais ceux qui la contemplent lorsqu'elle tombe en mince filet dans ce lac ou cette mare, se ceignent les reins une fois de plus, et reprennent leur pèlerinage vers la source du filet.
On n'a jamais vu de juriste génial paraître en Amérique. Ils sont rares dans l'histoire du monde. On trouve des orateurs, des politiciens, des hommes éloquents par milliers; mais l'orateur n'est pas encore né qui soit capable de régler les questions fort complexes de notre temps. Nous aimons l'éloquence pour elle-même, pas pour la vérité qu'elle pourrait proférer, ni l'héroïsme qu'elle inspirerait.
Nos législateurs n'ont pas encore appris la valeur relative du libre-échange et de la liberté, celle de l'union et de la rectitude pour une nation. Ils n'ont aucun génie ni talent pour les questions comparativement modestes d'imposition et de finances, de commerce, de manufactures et d'agriculture. Si nous devions nous en remettre à l'esprit verbeux des législateurs du Congrès pour notre direction, sans le correctif de l'expérience opportune et des critiques effectives du peuple, l'Amérique ne tiendrait pas longtemps son rang parmi les nations. Voici dix-huit cents ans, même si je n'ai peut-être pas le droit de le dire, que le Nouveau Testament a été écrit; pourtant, où est le législateur assez sage, assez doué pratiquement pour profiter de la lumière qu'il verse sur la science législative ?
L'autorité du gouvernement, même si elle est telle que j'accepte de m'y soumettre — car j'obéirai volontiers à ceux qui en savent plus que moi et font mieux que moi, et à plusieurs égards, même à ceux qui n'en savent pas autant et font moins bien —, reste impure : pour être strictement juste, elle doit posséder l'agrément et le consentement des gouvernés. Elle ne peut avoir de droit absolu sur ma personne et ma propriété sinon celui que je lui concède. Passer d'une monarchie absolue à une monarchie constitutionnelle, d'une monarchie constitutionnelle à une démocratie, c'est un progrès vers le vrai respect pour l'individu.
Même le philosophe chinois fut assez sage pour tenir l'individu comme le fondement de l'empire. La démocratie, telle que nous la connaissons, est-elle la dernière amélioration possible à un gouvernement ? N'est-il pas possible d'aller plus loin dans la reconnaissance et l'organisation des droits de l'homme ? Il n'y aura jamais d'État vraiment libre et éclairé tant qu'il ne reconnaîtra pas l'individu comme un pouvoir plus altier et indépendant, d'où dérivent son propre pouvoir et son autorité, et qu'il ne le traitera pas en conséquence. Il me plaît d'imaginer un État qui puisse se permettre d'être juste envers tous les hommes et qui traite l'individu avec respect comme un voisin; qui ne jugerait pas sa propre quiétude menacée si quelques-uns s'installaient à l'écart, ne s'y mêlant pas, en refusant l'étreinte, sans pour autant s'abstenir de remplir tous les devoirs de bons voisins et compatriotes. Un État qui porterait ce genre de fruit, et le laisserait tomber aussi vite qu'il a mûri, ouvrirait la voie à un État encore plus glorieux et parfait, que j'ai également imaginé sans le voir nulle part. »
Henry David Thoreau, La désobéissance civile, suivi de La majorité ou la tyrannie silencieuse (par Guillaume Villeneuve). Éd. Mille et une nuits, Paris, 1996. 64 pages.
11.9.05
Bien viser

La vie est une aventure exaltante et imprévisible. Exigeante. Difficile. Magnifique. Insaisissable et imprenable d'une seule étreinte. Ce qui creuse cette substance ignée qu'est le désir, ce qui nous anime. De fait, les eaux de la vie charrient tout plein d'immondices, ne sont pas toujours limpides ou buvables. Là réside l'énigme de la chimie des marais sans laquelle la vie n'aurait plus cours.
Toujours ai-je été attristée par ces moments où l'autre, ou moi, se cache, alors qu'un moment de relation appelle nos unicités à se dire. Vous savez, ces situations où, l'un ou l'autre, pour x ou y raison(s) cachera à l'autre ce qu'il ressent, ce qu'il est, ce qu'il pense ou ce qu'il veut. Je comprends assez bien l'impossibilité du moment, en devine les innombrables motifs. Je comprends assez bien que ce moment puisse parfois se cristalliser à tout jamais, mais, que ce soit à tort ou avec raison(s), je ne peux m'empêcher d'en éprouver de la tristesse. Moins désespérée qu'elle ne le fut déjà, mais tristesse tout de même.
Ainsi allons-nous, dans cette vie, déterminés par nos besoins, nos limites, nos intérêts, nos possessions et nos dépossessions, nos illusions, nos rêves, nos désirs, et ainsi de suite. Et la peur, et la peur, et la peur. Et notre animalité. Et nous, de nous transformer, si fréquemment, en ennemis.
Chaque fois que nous taisons notre réalité à l'autre, nous opérons un rétrécissement de chacun de nos horizons. C'est la puissance de mort qui l'emporte. Y a qu'à jeter un regard derrière, par-dessus son épaule, pour constater.
Et moi qui suis là, à rêver d'un esprit de rencontre où chacun sait que nos voilements et dévoilements, lorsque connus et reconnus, ne peuvent que nous permettre d'accéder à plus de liberté et de bonheur d'être si l'on s'efforce un peu de bien viser. Vous savez, de ces moments où la Joie de vivre déborde ?
Si je sais qu'on en est souvent loin, mondialement et individuellement, avec ces guerres qui font rage et ces misères qu'on entretient ? Qu'en pensez-vous ?
10.9.05
Le lait maternel de la dualité

« Le romancier ne peut éviter de s'attaquer au temps, et la manière dont il le traite est un indice qui permet de juger à quel point il maîtrise son art. James Joyce nous voit emprisonnés dans "l'espace exigu du temps linéaire". (...) Pour Bergson, le "devenir" est l'essence du temps. Pour tous ces écrivains, la conscience est conscience de soi. Franchissant les barrières du langage, ils se retrouvent au beau milieu du temps. Pour eux le temps est l'équivalent ou la quintessence de la conscience. En fait, la plupart d'entre eux utilisent ce temps comme instrument leur permettant de saisir la conscience.
Le temps, bien sûr, est une composante majeure des oeuvres de Virginia Woolf, Aldous Huxley, Franz Kafka, Thomas Mann ou William Faulkner, pour ne mentionner que quelques écrivains. Tous distinguent le temps de l'horloge et le temps perçu comme entités séparées. Pour Bergson, la durée concrète est le sens même de la vie, alors que pour Kafka, au contraire, le temps intérieur est réel. Cependant, Kafka annule le temps en transformant cette réalité en rêve - ce qui donne à son oeuvre cette qualité "surréelle".
Tous ces auteurs considèrent, implicitement ou explicitement, la dualité comme principe inhérent à la nature : individuel et universel, volonté et idée, concret et abstrait, esthétique et matérialisme, sépration et fusion, présent et passé, passé et futur, extérieur tourné vers l'intérieur, intérieur tourné vers l'extérieur, vie et art, temps et éternité, attirance et indifférence, mysticisme et humanisme, instant et éternité, symbolique et allégorique. Mais la dualité n'est, finalement, que la manière dont les Occidentaux classent pratiquement tout par catégorie. Ainsi le discours des physiciens et celui des anthropologues sont tout à fait différents. Cependant, le lecteur doit savoir que la dualité est quelque chose que "nous absorbons avec le lait maternel", comme l'affirme Einstein. Elle s'installe en nous naturellement, et détourne notre attention de la causalité multiple. La réponse réflexe exprime le schéma de la dualité, celui de la relation de cause à effet. Le lecteur doit aussi savoir que les Américains, dont l'héritage culturel est nord-européen, appliquent naturellement ce schéma à la réalité; mais il est beaucoup moins évident pour eux de considérer les causes multiples d'un phénomène, contrairement à des individus élevés dans des cultures où l'on envisage les aspects multiples d'une réalité. »
Hall, Edward T., La danse de la vie, Temps culturel, temps vécu. Paris, Seuil, 1984. 282 pages.
9.9.05
Bernard Charbonneau, bis

« Mais surtout, ce sont les rapports humains qui sont exploitables : cela s'appelle les public relations que maints ingénieurs ou ingénieuses s'efforcent d'organiser. Pensons-y toujours, mais ne le disons jamais, ce monsieur dont j'ai fait la connaissance, quel sera le rendement de la chaude sympathie que je lui porte ? Ainsi peu à peu se répand l'idée, proprement infernale, que n'a de valeur que ce qui est payant, ou payé. »
« Et ces biens, gratuits en même temps que les plus précieux qui soient, étaient ceux qui font la vie. Car l'eau la plus limpide est celle que nous pouvons boire, et le ciel que nous contemplons, nous le respirons. Or le domaine des biens — ou de l'acte — gratuits aujourd'hui se restreint sans cesse, dévoré par le feu du désir de profit, de pouvoir ou de prestige. Ce tas de cailloux, combien puis-je en tirer ? Bien brossés, ils feront joli sur la cheminée. Cette neige, que vaut-elle au mètre carré ? C'est une bonne idée, est-ce rentable ? À chaque instant, quelque bien jusque-là oublié est lancé sur le marché : au fond des mers il y a du pétrole, ou tout simplement du sable qui vaut presque aussi cher la tonne. »
« Avant que la moindre bouffée d'air ne soit enregistrée et cotée, il est urgent de rendre à la nature, cosmique ou humaine, ces biens gratuits (que nous avons mis en valeur). Toute tentative pour en faire un objet de négoce, quel que soit le prétexte, devrait être considérée comme un délit par l'opinion, interdit et puni par la loi. Quand messieurs Trigano et consorts s'aviseraient de récupérer de la neige ou du sable pour les vendre, ils seraient inculpés pour viol et destruction de site, vol d'un bien commun. »
« Ainsi n'importe quel homme imaginatif et bien portant, quelle que soit sa fortune, serait en mesure d'en payer le prix, parfois très élevé, qui ne se règle pas en dollars mais en imagination, en passion, en efforts physiques et spirituels pour l'atteindre. Mais les biens gratuits fournis par la nature ne devraient pas être les seuls à ne pas tomber dans les rets de la finance.
Il y a aussi les biens personnels qui sont sans prix. Ceux-là sont si rares et si particuliers qu'il n'y a pas de monnaie qui puisse en régler l'échange. Uniques, ils n'ont parfois de sens que pour un ou parfois pour deux. Mais alors l'échange est dit communion, ainsi joue en amour l'autre loi de l'offre et de la demande, celle où se confondent les deux. La valeur d'usage, qui n'est telle que si la nécessité ou le désir d'user l'emporte sur le désir de vendre dans un individu, chasse alors la valeur d'échange. Si la vie et les valeurs personnelles prédominent sur les valeurs sociales, si au lieu de les estimer pour ce qu'elles valent, les hommes apprennent à les aimer pour ce qu'elles sont, alors le marché reculera et de nouveau la réalité prendra le pas sur le signe. Au lieu d'en trafiquer, nous réapprendrons à en jouir : qu'elle soit pain, eau de source ou pensée. Même l'or. Pourquoi l'emprisonner dans un fort quans il reflète si bien le soleil ? Qu'il est beau, qu'il est utile, quand, devenu fleur, il palpite sur la gorge de mon amie ! »
« Le ravage de la terre et des mers va de pair avec la prolifération des techniques de contrôle social et des trusts de l'État. De même que ces termes tout d'abord contradictoires de nature et de liberté fondent positivement le mouvement écologique, ils révèlent le sens négatif du système social que le même mouvement refuse : le contre-sens d'un Progrès justifié au nom de la liberté. »
« La nature et la liberté sont les deux seuls principes qui puissent inspirer l'analyse autant que l'action : à chaque instant le désordre établi nous rappelle que l'une est menacée par l'autre. »
Les quatre premiers extraits proviennent de :
Bernard Charbonneau, Il court, il court le fric..., Liberté, instabilité et stabilité monétaires. Éditions Opales, Bordeaux, 1996, 159 p.
et les deux derniers, de cet ouvrage du même auteur :
Je fus, Essai sur la liberté. Éditions Opales, 2000.
7.9.05
Le confort et la préférence
(la Googlerie du jour, dans mes statistiques)

Ce peut être très amusant, pour un bloguiste, de consulter ses statistiques. Y a les accidents de recherche qui font que quelqu'un aboutit sur notre blog en toute incongruité, et y a les clins d'oeil - ou les grimaces - que de petits rigolos vont nous faire incognito, puisqu'il n'y a que soi-même pour accéder aux relevés des résultats. Il y a des échanges singuliers à tenir via les mots clés utilisés sur un moteur de recherche. Mais cela est trop ésotérique pour que vous me voyez m'avancer plus avant... Enfin, aujourd'hui, ça m'a permis de découvrir l'histoire qui suit, sur le site de l'Académie des Lettres et Langues Anciennes de Nancy-Metz :
(Dans le grand lac de la cité deux poissons discutent )
LA CARPE :
Nous devrions remercier le grand Khan de nous avoir offert un lac si joli. L’eau y est douce et calme.
LA TRUITE :
Oui, remercions le grand Khan de nous avoir offert un lac si joli, un lac si petit. Je vivais dans l’océan, la vie était bien plus belle avant.
LA CARPE :
Plus belle ? Tu risquais tous les jours de te faire dévorer par d’horribles requins.
LA TRUITE :
Et maintenant je peux me faire attraper à tout moment par d’affreux pêcheurs.
LA CARPE :
Mais ici l’eau est agréable. Douce, elle ne nous pique pas les écailles. Chaude, nous n’y pouvons pas contracter de maladies.
LA TRUITE :
Bien au contraire, nous ne sommes pas habituées à cet environnement. Ce que j’aimerais être un oiseau ! Je pourrais voler, visiter le monde, découvrir des endroits que je n’ose imaginer.
LA CARPE :
Tu es folle ma truite ! Ici nous sommes à l’abri, nous sommes protégées.
LA TRUITE :
Tu as raison. Ce lac est magnifique. Nous ne manquons de rien, sauf peut-être d’un peu de liberté.
LA CARPE :
Je te le répète, tu es folle ma truite . Ici nous …
Sur ce, un homme arrive et pêche la carpe.
Vous croyez que je devrais l'interpréter comme un avertissement ???
6.9.05
Le plus terrible des devoirs

« La liberté n'est pas un mot, mais un cri des profondeurs. Elle n'est pas une idée, elle existe, et par conséquent, naît, vit et meurt. Avant de la définir, il faut donc la peindre. »
« La conscience est originellement mystifiée, au lieu de dire je elle devrait dire on. C'est pourquoi le premier acte de l'esprit est de se saisir lui-même, d'être le premier objet de sa mise en question. Alors toute voix se tait quand son silence s'élève, comme sa voix quand tout se tait en nous.
[...] Cet esprit ne se manifeste que dans un homme. Sa présence invisible n'est jamais révélée qu'au regard qui plonge en un regard, sa voix n'a jamais retenti qu'au coeur du silence que chacun porte en soi. L'unique issue qui puisse s'ouvrir dans le mur de la condition humaine, nous la chercherions en vain autour de nous, elle est en nous. Mais qui la franchit découvre une immensité, marche vers quelque Saint des Saints de lumière. Quiconque tourne le dos au monde pousse la porte la plus étroite qui soit, l'ouvre sur le large de la liberté. »
« L'homme mûr ne croît plus; et c'est cette défaite qu'il prend généralement pour la maturité. S'il parle d'expérience ou de sagesse, il ne s'agit plus de celles qui pourraient armer sa liberté, mais de celles qui justifient son renoncement. À trente ans ou à vingt, la plupart des hommes cessent de grandir parce que cette croissance arrachée à une nécessité plus pesante devient chaque jour plus terrible; ceci au moment où, n'étant plus physique, leur développement pourrait devenir spirituel. »
« Il n'y a de liberté qu'éprouvée. La vraie, celle qui se vit dans l'esprit et l'acte de quelqu'un n'est pas le droit naturel que l'individu revendique, mais le plus terrible des devoirs : celui qui fait violence à la nature parce qu'il est pure exigence de l'esprit. »
Bernard Charbonneau, Je fus, Essai sur la liberté. Opales, 2000.
5.9.05
À ton insu peut-être...
J'ai retrouvé les lignes qui suivent sur des feuilles de notes éparses, rangées avec des notes de cours de psychologie suivis dans une autre vie. Comment ai-je pu ne pas incorporer Saint-John Perse, dès lors et pour de bon, dans ma bibliothèque ?!? Voici donc un extrait des superbes Lettres à l'étrangère.

« La pierre qui pèse sur mon coeur est aujourd'hui trop lourde pour être rompue. Peut-être ai-je touché le fond de la solitude humaine. Tout de moi t'est suspect. Et l'impuissance à laquelle me condamne ton jugement est d'autant plus douloureuse que le mutisme ne suffit pas à dissocier deux êtres.
Quand je pense à tout ce que j'ai cru atteindre entre nous deux, à tout ce que j'ai voulu de moi pour toi, et que je mesure toute la peine que j'ai réussi à te faire, je te le dis simplement, je ne suis pas bien fier. Et ce n'est pas une excuse, hélas ! de toucher la limite de la compréhension humaine, entre deux êtres, au dessus d'un certain niveau.
Tu crois que j'ai été discret de la terrible épreuve de ton drame intime. J'en ai été ému jusqu'à la hantise secrète, jusqu'au bouleversement et à l'effroi. Car l'automatisme qu'il créait en toi-même ne me laissait aucun pouvoir sur toi pour t'aider de coeur à coeur, contre toi-même et vers nous-mêmes. Et il me fallait assister, avec une effroyable lucidité, à ton inéluctable auto-destruction, sans espoir de t'y soustraire puisque tu n'avais plus assez foi en moi pour m'écouter. Tu crois que je n'ai pas compris, que je n'ai pas senti, tout ce qu'exigeait de toi la vie à laquelle tu te condamnais dans cet abîme de solitude... : je l'ai en réalité ressentie, au plus profond et au plus sensible de moi-même, à ton insu peut-être, et pourtant jusqu'à l'insomnie. J'admirais, sans te le dire, une force morale qui m'étonnait et m'émouvait, mais m'effrayait aussi, parce qu'elle dépassait, pour une femme, la mesure humaine, et te menaçait, physiquement, comme une fatalité. »
je suis quelqu'un qui apprend

quelques milliers de gestes inaccomplis
me forcent à penser clair que je suis partout
fait de ceci tout cela que je n'ai pas fait
mais je sais que je ne suis pas le seul
je ne suis pas un ami fidèle
je ne donne jamais de nouvelles
et je poursuis bien peu de rencontres
mais je sais que je ne suis pas le seul
et je sens toujours que je suis pour les autres
tout à fait autre que ce que je suis pour moi
le mystère de l'ego m'est bien opaque
et je ne m'intéresse qu'en devenir
et puis je ne suis jamais qu'en train de faire
le moi pour moi est vraiment trop petit
comme l'a déjà chanté Maïakovski
vraiment le moi pour moi c'est le sommeil
je crois que je suis moi quand je dors
éveillé je suis seulement en train de devenir
éveillé je deviens et ce que je deviens
ne veux pas intervenir et me laisse devenir
sans jamais vouloir savoir qui je suis
c'est inutile je le suis quand je dors
je suis quelqu'un qui ne m'intéresse
pas tant que ça mais qui me passionne
en tant qu'apprenti en train d'apprendre
la musique le piano la poésie la philosophie
et la cuisine je suis quelqu'un qui apprend
qui est toujours tout à fait heureux quand je lis
car dans mes circonstances c'est ici (je suis
casanier) que je voyage et forme ma vieillesse
qui apprend qui apprend à vivre
et je sais que je ne suis pas le seul
Michel Garneau, Une corde de bran de scie. Lanctôt, 2002.
2.9.05
Quel oiseau naît ?

« Entre toutes terres,
le centre, la maison
plus au centre,
le jardin : sillons
que tu râcles,
bêches de l'âme
tirant vers toi
le soleil
les eaux de pluies
sur les pétales
à peine apparus.
Au coeur de ce monde
la chair noircie
du nom,
théâtre des choses
que tu livres
aux vents.
Quel oiseau naît
de l'oiseau blessé ? Tu refais ta demeure
chaque jour, on imagine le sol
sous la main, l'arbre haut des saisons
le ciel planté dans la fenêtre, le geste superbe. »
« Ici l'escalier d'où monte
et redescend l'histoire, en ce détail
que tu incarnes. Des mots poussés
derrière le silence. Peu importe
l'espace qui te laisse à toi-même
— et flotte entre ces murs, le craquement des objets —
tu vois la fenêtre, là remue le monde
un vent d'aube, et les notes du piano
lentement tournoient.
Tu poses le pied, c'est la mer
qui te dénoue. Tu oublies presque la plaie
la pierre gisante, sur le fil de la mémoire.
Depuis des années, tu regardes les branches
comme des racines, qui s'approchent enfin. »
Deux extraits de : Ravir les lieux, de Hélène Dorion.
1.9.05
"il n'y a que des sujets pensants qui puissent"

« Procès de désidentification à soi, consubstantiel au rdm, la signature en est un opérateur. Dès lors que, comme le dit Thierry De Duve, "l'auteur n'est plus un fabricant", si l'oeuvre n'est le produit que d'une "rencontre d'un artiste et d'un objet", la signature devient une "condition" de ce "rendez-vous".
« Il me semble que Duchamp ne fait pas que jouer de la fonction "admise" de la signature, mais qu'il fait surgir ou dénude d'autres dimensions, moins admises parce que moins visibles, et plus fondamentales.»
« Premier effet paradoxal, là où d'habitude elle a fonction d'identifier ce que c'est, la signature ici identifie et authentifie ce que ça n'est pas. Et c'est sur ce terreau de non-être de l'objet que naît l'oeuvre d'art. »
« On dira alors qu'il était idiot de faire la fine bouche sur l'idée que Duchamp réutilisait la valeur admise de la signature, parce que c'est cela justement que fait une signature, attacher une oeuvre à un sujet, marquer dans l'objet, par une griffe, la présence authentifiante de l'auteur. Je dis que ce n'est pas assez, que ce n'est psa la racine première. Parce que, avant même qu'il fasse quoi que ce soit, l'auteur, avant même que la présence du nom d'un auteur fasse effet de quoi que ce soit, d'authentifier ou d'autre chose, un point est acquis qui est l'important, la racine : il a fait supposer, donc à quelqu'un, qu'il y a un sujet derrière l'oeuvre. C'est tout. C'est le fondement de tout. »
« Soit, donc, pour emprunter la formule à Jean-Claude Milnet, que l'auteur, ce qu'on appelle un auteur, c'est le sujet-apposé à une oeuvre. »

« Parce que la signature apposée sur l'un d'eux, par rapport à tous les autres objets identifiques, accomplit ceci qui est de faire surgir la supposition qu'il y a un auteur à cet objet, cet objet-là. »
« Rien de plus insaisissable dans la manufacture que la trace d'une main. Ce n'est pas qu'on soit impuissant à l'imaginer, c'est qu'on n'y songe même pas. (...)
Comme si la grande industrie partageait avec la science moderne le souci d'écarter et d'effacer toute trace de sujet (mais il n'y a que des sujets pensants qui puissent même penser effacer des traces, et effacer leurs propres traces).
Pas d'auteur dans l'industrie. On peut remarquer que si le sujet humain intervient dans ce domaine, ce n'est que sur un seul mode possible : l'erreur, la faute et le raté. Il y a du sujet quand il y a un défaut dans l'objet. Il n'y a d'auteur qu'à ce qui défaille et déconne. »
(c'est moi qui ai mis les deux derniers paragraphes en caractères gras)
Gérard Wajcman, L'Objet du siècle. Verdier, 1998, 256 pages.
ISBN : 2-86432-299-4


