5.9.05

À ton insu peut-être...

J'ai retrouvé les lignes qui suivent sur des feuilles de notes éparses, rangées avec des notes de cours de psychologie suivis dans une autre vie. Comment ai-je pu ne pas incorporer Saint-John Perse, dès lors et pour de bon, dans ma bibliothèque ?!? Voici donc un extrait des superbes Lettres à l'étrangère.

« La pierre qui pèse sur mon coeur est aujourd'hui trop lourde pour être rompue. Peut-être ai-je touché le fond de la solitude humaine. Tout de moi t'est suspect. Et l'impuissance à laquelle me condamne ton jugement est d'autant plus douloureuse que le mutisme ne suffit pas à dissocier deux êtres.

Quand je pense à tout ce que j'ai cru atteindre entre nous deux, à tout ce que j'ai voulu de moi pour toi, et que je mesure toute la peine que j'ai réussi à te faire, je te le dis simplement, je ne suis pas bien fier. Et ce n'est pas une excuse, hélas ! de toucher la limite de la compréhension humaine, entre deux êtres, au dessus d'un certain niveau.

Tu crois que j'ai été discret de la terrible épreuve de ton drame intime. J'en ai été ému jusqu'à la hantise secrète, jusqu'au bouleversement et à l'effroi. Car l'automatisme qu'il créait en toi-même ne me laissait aucun pouvoir sur toi pour t'aider de coeur à coeur, contre toi-même et vers nous-mêmes. Et il me fallait assister, avec une effroyable lucidité, à ton inéluctable auto-destruction, sans espoir de t'y soustraire puisque tu n'avais plus assez foi en moi pour m'écouter. Tu crois que je n'ai pas compris, que je n'ai pas senti, tout ce qu'exigeait de toi la vie à laquelle tu te condamnais dans cet abîme de solitude... : je l'ai en réalité ressentie, au plus profond et au plus sensible de moi-même, à ton insu peut-être, et pourtant jusqu'à l'insomnie. J'admirais, sans te le dire, une force morale qui m'étonnait et m'émouvait, mais m'effrayait aussi, parce qu'elle dépassait, pour une femme, la mesure humaine, et te menaçait, physiquement, comme une fatalité.
»

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