17.9.05

L'INADMISSIBLE

(1ère partie)

« Je ne parlerai pas sous ce titre du sentiment qui nous fait refuser d'admettre quelque chose. Je parlerai des jugements qui nous invitent à constater qu'un élément ne peut pas être accueilli dans une classe d'êtres parce qu'il ne répond pas aux critères d'inclusion qui la définissent.

Je parlerai par là même d'un type de rationnalité aujourd'hui en faveur, en politique et ailleurs, la rationalité désenchantée qui nous invite à revenir des grands mots et des idées nuageuses aux mots exactement définis et aux classifications précises d'objets de pensée. Je comparerai donc deux énoncés que leur objet et leur statut éloignent apparemment l'un de l'autre mais qui ont pourtant un point commun : tous deux opèrent un discernement et impliquent une idée des critères du discernement. L'un relève de la théorie de la littérature, l'autre appartient à l'ordinaire du discours politique. L'un est du mode hypothétique et relativiste, l'autre est du mode catégorique.

J'emprunte le premier énoncé à un philosophe qui s'est particulièrement intéressé aux problèmes de la fiction. Dans Sens et expression, John Searle, avant d'établir les critères distinctifs des actes de fiction, nous propose une délimitation préalable qui a pour effet de mettre hors jeu une catégorie, celle de littérature, dont l'usage est référé non à des actes de langage opérés par l'auteur mais à un jugement qui revient au lecteur : « En bref, c'est à l'auteur de décider si un texte est de la fiction, mais c'est au lecteur de décider si un texte est ou non de la littérature. » De ce texte théorique qui soumet une discrimination à une décision, je rapprocherai un énoncé politique qui soumet à une discrimination la décision politique. Prononcée par un homme d'État socialiste, abondamment répétée par ses pairs comme gage de leur sens élevé de ce que le courage et la lucidité politiques impliquent, la phrase nous dit ceci : « La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde. »

L'une et l'autre phrase s'occupent de discernement et de décision. L'une et l'autre relèvent de cette pensée désenchantée qui ne veut plus s'en laisser conter par les grands mots et les idées vagues qui embrouillent les termes de l'analyse philosophique ou les données de la décision politique. À partir de cet horizon commun pourtant, il semble que nous ayons affaire à deux logiques de pensée indépendantes, peu soucieuses l'une de l'autre, et mettant en jeu des procédures dont les fonctionnements vont à l'inverse l'un de l'autre. »

(À suivre : John Searle et le discernement de la littérature)
Jacques Rancière, Aux bords du politique. Gallimard (Folio essais), Paris, 1998.

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