
« Procès de désidentification à soi, consubstantiel au rdm, la signature en est un opérateur. Dès lors que, comme le dit Thierry De Duve, "l'auteur n'est plus un fabricant", si l'oeuvre n'est le produit que d'une "rencontre d'un artiste et d'un objet", la signature devient une "condition" de ce "rendez-vous".
« Il me semble que Duchamp ne fait pas que jouer de la fonction "admise" de la signature, mais qu'il fait surgir ou dénude d'autres dimensions, moins admises parce que moins visibles, et plus fondamentales.»
« Premier effet paradoxal, là où d'habitude elle a fonction d'identifier ce que c'est, la signature ici identifie et authentifie ce que ça n'est pas. Et c'est sur ce terreau de non-être de l'objet que naît l'oeuvre d'art. »
« On dira alors qu'il était idiot de faire la fine bouche sur l'idée que Duchamp réutilisait la valeur admise de la signature, parce que c'est cela justement que fait une signature, attacher une oeuvre à un sujet, marquer dans l'objet, par une griffe, la présence authentifiante de l'auteur. Je dis que ce n'est pas assez, que ce n'est psa la racine première. Parce que, avant même qu'il fasse quoi que ce soit, l'auteur, avant même que la présence du nom d'un auteur fasse effet de quoi que ce soit, d'authentifier ou d'autre chose, un point est acquis qui est l'important, la racine : il a fait supposer, donc à quelqu'un, qu'il y a un sujet derrière l'oeuvre. C'est tout. C'est le fondement de tout. »
« Soit, donc, pour emprunter la formule à Jean-Claude Milnet, que l'auteur, ce qu'on appelle un auteur, c'est le sujet-apposé à une oeuvre. »

« Parce que la signature apposée sur l'un d'eux, par rapport à tous les autres objets identifiques, accomplit ceci qui est de faire surgir la supposition qu'il y a un auteur à cet objet, cet objet-là. »
« Rien de plus insaisissable dans la manufacture que la trace d'une main. Ce n'est pas qu'on soit impuissant à l'imaginer, c'est qu'on n'y songe même pas. (...)
Comme si la grande industrie partageait avec la science moderne le souci d'écarter et d'effacer toute trace de sujet (mais il n'y a que des sujets pensants qui puissent même penser effacer des traces, et effacer leurs propres traces).
Pas d'auteur dans l'industrie. On peut remarquer que si le sujet humain intervient dans ce domaine, ce n'est que sur un seul mode possible : l'erreur, la faute et le raté. Il y a du sujet quand il y a un défaut dans l'objet. Il n'y a d'auteur qu'à ce qui défaille et déconne. »
(c'est moi qui ai mis les deux derniers paragraphes en caractères gras)
Gérard Wajcman, L'Objet du siècle. Verdier, 1998, 256 pages.
ISBN : 2-86432-299-4



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