10.9.05

Le lait maternel de la dualité

« Le romancier ne peut éviter de s'attaquer au temps, et la manière dont il le traite est un indice qui permet de juger à quel point il maîtrise son art. James Joyce nous voit emprisonnés dans "l'espace exigu du temps linéaire". (...) Pour Bergson, le "devenir" est l'essence du temps. Pour tous ces écrivains, la conscience est conscience de soi. Franchissant les barrières du langage, ils se retrouvent au beau milieu du temps. Pour eux le temps est l'équivalent ou la quintessence de la conscience. En fait, la plupart d'entre eux utilisent ce temps comme instrument leur permettant de saisir la conscience.

Le temps, bien sûr, est une composante majeure des oeuvres de Virginia Woolf, Aldous Huxley, Franz Kafka, Thomas Mann ou William Faulkner, pour ne mentionner que quelques écrivains. Tous distinguent le temps de l'horloge et le temps perçu comme entités séparées. Pour Bergson, la durée concrète est le sens même de la vie, alors que pour Kafka, au contraire, le temps intérieur est réel. Cependant, Kafka annule le temps en transformant cette réalité en rêve - ce qui donne à son oeuvre cette qualité "surréelle".

Tous ces auteurs considèrent, implicitement ou explicitement, la dualité comme principe inhérent à la nature : individuel et universel, volonté et idée, concret et abstrait, esthétique et matérialisme, sépration et fusion, présent et passé, passé et futur, extérieur tourné vers l'intérieur, intérieur tourné vers l'extérieur, vie et art, temps et éternité, attirance et indifférence, mysticisme et humanisme, instant et éternité, symbolique et allégorique. Mais la dualité n'est, finalement, que la manière dont les Occidentaux classent pratiquement tout par catégorie. Ainsi le discours des physiciens et celui des anthropologues sont tout à fait différents. Cependant, le lecteur doit savoir que la dualité est quelque chose que "nous absorbons avec le lait maternel", comme l'affirme Einstein. Elle s'installe en nous naturellement, et détourne notre attention de la causalité multiple. La réponse réflexe exprime le schéma de la dualité, celui de la relation de cause à effet. Le lecteur doit aussi savoir que les Américains, dont l'héritage culturel est nord-européen, appliquent naturellement ce schéma à la réalité; mais il est beaucoup moins évident pour eux de considérer les causes multiples d'un phénomène, contrairement à des individus élevés dans des cultures où l'on envisage les aspects multiples d'une réalité.
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Hall, Edward T., La danse de la vie, Temps culturel, temps vécu. Paris, Seuil, 1984. 282 pages.

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