28.9.05

Le discernement de l'indiscernable

Suite et fin de
I. L'INADMISSIBLE
et
II. Le discernement de la littérature

« Ce retournement qui fait du théâtre le bon lieu, le lieu de la claire distinction des opérations de langage ne me semble pas accidentel. Dans L'Artiste-roi, Jean Borreil se réclamait de « Platon contre Platon ». Peut-être notre situation philosophique est-elle bien figurable ainsi : nous voyons s'y opposer diverses manières de choisir Platon contre Platon. Et c'est bien un tel choix qu'opère Searle dans son analyse des actes de fiction. Choisir « contre » Platon le théâtre comme bonne situation de parole réglée, c'est choisir « avec » Platon une certaine idée du « discours vivant » opposé à cette « lettre-morte » qui, apparemment, cause aux penseurs sobres de la démocratie libérale le même genre de problème qu'il en causait à l'auteur du Phèdre.

La lettre est cette corporéité indécise qui met du trouble entre les corps, qui crée un « milieu » où s'expose le trouble qui sépare chaque corps de lui-même. La théorie des actes de fiction est une réponse à ce trouble. Elle présente l'utopie d'une société telle que certains la rêvent sous le nom de « libéralisme » : une société où il n'y a que des locuteurs qui discutent et contractent en variant les règles, en mettant en oeuvre des règles normales et des conventions exceptionnelles, lesquelles peuvent porter sur la fiction comme elles peuvent porter sur les oléagineux. Cette utopie inscrit l'acte de l'être parlant dans le cadre d'une double banalité : celle des propriétés des choses et celle des conventions générales ou particulières passées par des sujets parlants saisis comme sujets contractants. Cette utopie consensuelle suppose le combat résolu contre un autre « platonisme contre Platon » : celui qui veut faire passer au milieu de ces performances et de ces tractations un rapport avec l'idée d'une vérité, quelle qu'en soit la figure.

C'est cet enjeu qui est au coeur de l'analyse searlienne de la fiction, mais aussi des discours actuellement très répandus qui prétendent libérer l'art de son « assujettissement » à la philosophie. En évoquant le titre d'un ouvrage d'Arthur Danto (
L'assujettissement philosophique que l'art), je vise moins l'auteur lui-même — dont la pensée reste très souvent ambiguë sur ce sujet — que le courant critique plus large qui exploite ce thème. L'argument essentiel en est que l'art aurait été surchargé, accablé par une « essence de l'art » que la philosophie idéaliste — et son néo-platonisme rampant — lui aurait assigné pour des fins propres à la seule philosophie. Il faut, nous dit-on, briser cet assujettissement. Et c'est en particulier la tâche d'une esthétique sans présupposés que de dégager les pratiques artistiques dans leur spécificité du concept philosophique de l'art qui les asservissait.

Le problème est que les pratiques artistiques valorisées au titre de cette « libération » se ramènent le plus souvent à des exercices de l'indiscernable concernant la double existence des urinoirs et des boîtes de potage comme objets d'usage et comme oeuvres d'art. Cette « libération » de l'art enferme en fait sa pensée « propre » dans un jeu de société bien défini où le conservateur de musée, le critique, et le spectateur à leur suite sont les instances qui décident que « ceci est une oeuvre d'art » sous le double regard, instruit et amusé, du philosophe analytique et du sociologue de la culture qui se renvoient indéfiniment la balle du savoir sur le discernement de l'indiscernable.
»


Jacques Rancière, Aux bords du politique. Gallimard (Folio essais), Paris, 1998. 261 pages.

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