18.7.05

Des objets à l'objet

Un troisième billet d'extraits du passionnant livre L'objet du siècle, à la suite de ce premier, et de ce deuxième. (et je déplore que l'on ne puisse établir des catégories sur Blogger, mais si quelqu'un connaît un truc, siouplê...)

« Deux postures vis-à-vis de l'objet, une croisée des chemins qu'on pourrait distribuer ainsi : à ma droite, une oeuvre-de-l'art ramenée à l'objet [La Roue de bicyclette de Duchamp], et à ma gauche, une oeuvre-de-l'art entièrement affranchie de l'objet [Le Carré noir de Malevitch]. »

« Duchamp définit "les caractéristiques d'un véritable ready-made : ni beauté, ni laideur, rien en lui de particulièrement esthétique. »

« Tout cela se transcrit dans la formule de Thierry De Duve, "l'oeuvre d'art réduite à sa fonction énonciative". »

« Bref. Je nommerai cette version celle de l'objet sacrifié à l'oeuvre. Sa logique suppose ou emporte sinon un mépris, un certain abaissement de l'objet. Si on la suit, l'objet, en lui-même, serait, au mieux, dans l'art, indifférent ; et si on la pousse, on arrive à ce paradoxe que, tout bien pesé, l'objet pourrait bien se révéler parfaitement inutile à l'art. »

[à propos du Carré noir :]« Lancé à la poursuite de ce qui serait le
pictural pur, d'une sorte d'essence de la peinture au-delà de la figuration du "monde des objets", le "bien-peint" ne pouvait qu'exploser à son tour (...). (...) Le tableau de Malevitch expose, en 1915, au sens strict, le bousillage de la peinture. (...) Il reste quelque chose comme "l'essence de la peinture". »


[Malevitch :] « Quand disparaîtra l'habitude de voir dans les tableaux la représentation de petits coins de nature, de Madone ou de Vénus impudiques, alors seulement nous verrons l'oeuvre picturale. »

« En raison de son aspect volontairement minimal, rudimentaire de tableau-qui-
montre-qu'il-n'est-qu'un-tableau, on est bien sûr tenté de situer le
Carré noir de Malevitch aux avant-postes d'une modernité ainsi conçue. Aux avant-postes de l'Avant-Garde.
(...)
[Clement Greenberg :] l'essence du modernisme, à mon avis, c'est d'utiliser les méthodes spécifiques d'une discipline pour critiquer cette même discipline. »

« Le curieux de l'affaire, c'est qu'elle serait ainsi moderne dans la mesure exacte où elle effectuerait un grand retour aux sources, à son origine lointaine, à sa source mythique : accomplissant, pour son compte, et dans une complète innocence, cette essence picturale qu'Alberti désignait dans Narcisse en qui il voyait "l'inventeur de la peinture". Un tableau se mirant dans un tableau. Une peinture qui, pour être dans le bain, devrait sans cesse replonger dans sa source picturale — bain sans plaisir palpable d'ailleurs, et plutôt soucieux. Le souci de soi n'a rien de forcément gai. »

« Il me semble qu'il y a une autre voie, une autre façon de dévisager ces oeuvres, qui les découvre, au contraire, tournées en vérité vers le monde, non plus occupées à se réfléchir mais à viser, avec brutalité, le réel. Je tiens que c'est le cas du tableau, si "abstrait", de Malevitch, et aussi de la
Roue de Duchamp. »

« Parti pour moins d'objets, on se retrouve à l'arrivée avec plus. Soit il y a quelque chose qui cloche, soit il faut se convaincre qu'on ne se débarrasse pas si aisément de l'objet. »

« Je prétends donc, premièrement, que ces oeuvres sont de la pensée matérielle, de la pensée visible et incarnée, et, deuxièmement, que cette roue, cette pelle, ce peigne, etc., toutes ces choses choisies au bazar du coin, Duchamp les a tout de même, comme formes-qui-pensent, "créées". Qu'on le sache, Marcel Duchamp est l'inventeur de la roue, au XXe siècle, de la roue-qui-tourne, c'est-à-dire de la roue-qui-pense.
(...)
C'est là que prend sa valeur ce que je nomme "la forme" du
rdm [ready-made]. Elle importe. Car si cette forme pense, alors une roue de vélo et une pelle à neige ne pensent pas pareil. »

« Ce qu'il faut justement attraper, pour se mettre sur la voie, c'est que ce n'est pas rejeté, qu'il est, ici l'objet, c'est vidé. Et ne pas confondre vider un objet et faire le vide dans l'objet. Ça n'a rien à voir. C'est même tout le contraire — enfin, jusqu'à plus ample informé. »

« Le
rdm ne porte donc pas exactement sur le nom, et pas sur l'image. Reste un troisième type d'identité ; je parlerai "d'identité réelle". Soit celle qui fait qu'une roue de vélo sur un vélo est identique à une roue de vélo sur un autre vélo. Or c'est là, justement où l'identité se rompt dans le rdm. C'est cette identité réelle qui sombre. Non seulement cette roue de bicyclette n'est plus identique à aucune autre roue de bicyclette en usage, mais, immobilisée sur son tabouret, elle est désormais non identique à elle-même. C'est dans cet écart du non-identique à soi que réside le mystère du rdm.



Extraits, pages 41 à 61 :

Gérard Wajcman, L'Objet du siècle, Verdier, 1998, 256 pages. ISBN : 2-86432-299-4

7 commentaires:

Danielle a dit...

1 - Ça n'a peut-être pas beaucoup de sens, tous ces extraits à la suite les uns des autres, mais c'est comme pour ceux de Saturne et la mélancolie déjà publiés, si j'avais le fric, je me procurerais ces livres et ne vous les citerais qu'à petites doses. Autrement, je gave ici mes pages de certains de leurs passages, comme l'on couvre les murs d'une galerie de tableaux lorsqu'on est collectionneur.

2 - J'aime beaucoup le style de l'auteur, Gérard Wajcman. J'aime son ton, j'aime (que dis-je, j'adore !) sa ponctuation, sa façon d'amener le sujet et le regard qu'il est capable de prendre en pensant à nous, lecteurs. Je jouis de ces éléments d'autant plus qu'ils résonnent en moi de façon particulière. Certains font écho à mon "moi", d'autres à mon "ça" et d'autres à mon "surmoi". Vraiment jouissif.

PGD a dit...

En passionné de Rrose Sélavy, c'est encore sur un livre à lire absolument que vous attirez mon attention ! Encore !Maridan', vous êtes une hôte généreuse.

Deux petits commentaires sur la prose de Wajcman, intriguante en effet :

«Viser le réel», c'est assez bien dit quand on est devant un urinoir... Et «replonger dans son bain», c'est effectivement un souci quand «Fountain» c'est un urinoir !

!!!

Danielle a dit...

Tiens, il me plaît assez d'imaginer que La Voix... puisse être une espèce de garde-manger où se produit le miracle de multiplication des pains et des poissons. Frais, autant que possible. La fraîcheur étant là un facteur intemporel.

Après le miracle du livre, celui de la Toile. Doit-on se demander qui est le grand Thaumaturge, ou plutôt où Il se trouve ?

Je divague. Phénomène naturel chez moi cette fois accru par l'effet de la chaleur ambiante combiné à celui du visionnement du film "Homère: portrait de l'artiste dans ses vieux jours" que je viens de regarder (et que j'ai goûté encore plus cette fois, ce qui n'en étonnera pas quelques-uns).

Quant à Wajcman, c'est comme si vous l'aviez déjà lu ! Mais les fourmilières d'idées sont bien de votre élément, n'est-ce pas ? ^_^ J'espère que Rrose n'est pas trop impatiente, car j'ai déjà tout plein d'autres lectures en cours. Mais depuis le temps que j'en entends parler par votre comparse X, il me faudra bien m'y mettre, plus tôt que tard.

Anonyme a dit...

PGD : Rien ne vous échappe.
Chère carpe : En effet, vous êtes une hôte généreuse, la table toujours bien mise, les hors-d'oeuvre que vous servez appétissants et nutritifs.
Puisqu'il faut tout ramener à soi, je dirai :
Narcisse écrivant, sans nul doute, se couche sur du papier deux fois glacé.
Nous vous écouterons demain.

Danielle a dit...

Un bureau sans fenêtre, comme c'est tristounet. Heureusement, vous possédez la fenêtre de l'imagination !

Le papier deux fois glacé, ça n'embête pas le typographe, ou me trompe-je ?

Est-ce seulement moi, mais Google ne semble pas fonctionner, et tous les blogs sur 20six peinent à s'afficher (s'affichent-ils ? en fait, je ne le sais), peut-être parce qu'ils sont liés à AdGoogle ?

Anonyme a dit...

20six a souvent des problèmes d'affichage, il me permet pour ma part de cultiver le détachement. Quant à Google, il m'a semblé bien fonctionner.
Le papier glacé deux fois, vous savez, je n'y touche pas : je vis dans le monde idéal de la page inimprimée.
À demain.

Danielle a dit...

c'est bien la 1ère fois que ça se produit, mais Google a eu des problèmes cet avant-midi. C'est ma page de départ quand j'allume l'ordi pour aller naviguer, et je pouvais cliquer sur tout plein d'autres liens sans que ça ne pose problème pour leur affichage, mais pas Google ni les 20six.

La page inimprimée, la page de tous les possibles.

À la prochaine.