9.9.05

Bernard Charbonneau, bis

« Mais surtout, ce sont les rapports humains qui sont exploitables : cela s'appelle les public relations que maints ingénieurs ou ingénieuses s'efforcent d'organiser. Pensons-y toujours, mais ne le disons jamais, ce monsieur dont j'ai fait la connaissance, quel sera le rendement de la chaude sympathie que je lui porte ? Ainsi peu à peu se répand l'idée, proprement infernale, que n'a de valeur que ce qui est payant, ou payé. »

« Et ces biens, gratuits en même temps que les plus précieux qui soient, étaient ceux qui font la vie. Car l'eau la plus limpide est celle que nous pouvons boire, et le ciel que nous contemplons, nous le respirons. Or le domaine des biens — ou de l'acte — gratuits aujourd'hui se restreint sans cesse, dévoré par le feu du désir de profit, de pouvoir ou de prestige. Ce tas de cailloux, combien puis-je en tirer ? Bien brossés, ils feront joli sur la cheminée. Cette neige, que vaut-elle au mètre carré ? C'est une bonne idée, est-ce rentable ? À chaque instant, quelque bien jusque-là oublié est lancé sur le marché : au fond des mers il y a du pétrole, ou tout simplement du sable qui vaut presque aussi cher la tonne. »

« Avant que la moindre bouffée d'air ne soit enregistrée et cotée, il est urgent de rendre à la nature, cosmique ou humaine, ces biens gratuits (que nous avons mis en valeur). Toute tentative pour en faire un objet de négoce, quel que soit le prétexte, devrait être considérée comme un délit par l'opinion, interdit et puni par la loi. Quand messieurs Trigano et consorts s'aviseraient de récupérer de la neige ou du sable pour les vendre, ils seraient inculpés pour viol et destruction de site, vol d'un bien commun. »

« Ainsi n'importe quel homme imaginatif et bien portant, quelle que soit sa fortune, serait en mesure d'en payer le prix, parfois très élevé, qui ne se règle pas en dollars mais en imagination, en passion, en efforts physiques et spirituels pour l'atteindre. Mais les biens gratuits fournis par la nature ne devraient pas être les seuls à ne pas tomber dans les rets de la finance. Il y a aussi les biens personnels qui sont sans prix. Ceux-là sont si rares et si particuliers qu'il n'y a pas de monnaie qui puisse en régler l'échange. Uniques, ils n'ont parfois de sens que pour un ou parfois pour deux. Mais alors l'échange est dit communion, ainsi joue en amour l'autre loi de l'offre et de la demande, celle où se confondent les deux. La valeur d'usage, qui n'est telle que si la nécessité ou le désir d'user l'emporte sur le désir de vendre dans un individu, chasse alors la valeur d'échange. Si la vie et les valeurs personnelles prédominent sur les valeurs sociales, si au lieu de les estimer pour ce qu'elles valent, les hommes apprennent à les aimer pour ce qu'elles sont, alors le marché reculera et de nouveau la réalité prendra le pas sur le signe. Au lieu d'en trafiquer, nous réapprendrons à en jouir : qu'elle soit pain, eau de source ou pensée. Même l'or. Pourquoi l'emprisonner dans un fort quans il reflète si bien le soleil ? Qu'il est beau, qu'il est utile, quand, devenu fleur, il palpite sur la gorge de mon amie ! »

« Le ravage de la terre et des mers va de pair avec la prolifération des techniques de contrôle social et des trusts de l'État. De même que ces termes tout d'abord contradictoires de nature et de liberté fondent positivement le mouvement écologique, ils révèlent le sens négatif du système social que le même mouvement refuse : le contre-sens d'un Progrès justifié au nom de la liberté. »

« La nature et la liberté sont les deux seuls principes qui puissent inspirer l'analyse autant que l'action : à chaque instant le désordre établi nous rappelle que l'une est menacée par l'autre. »

Les quatre premiers extraits proviennent de :
Bernard Charbonneau, Il court, il court le fric..., Liberté, instabilité et stabilité monétaires. Éditions Opales, Bordeaux, 1996, 159 p.

et les deux derniers, de cet ouvrage du même auteur :
Je fus, Essai sur la liberté. Éditions Opales, 2000.

3 commentaires:

Danielle a dit...

C'était un peu obligé, d'en avoir plusieurs, parce que blogger ne permet pas les catégories, et puis si je pouvais m'offrir un site internet, ils s'y verraient probablement tous réunis. Ici, sur la Voix, ça allait un peu dans toutes les directions, alors en avoir plusieurs autres permet de leur donner à tous un objet plus clair.

Je te remercie pour le compliment, à propos de l'écriture, Valérie. J'éprouve toutefois le sentiment de m'exercer surtout.

Anonyme a dit...

La corde de sympathie vibre à l'unison le long de ce(s) texte(s).
En fait, c'est le premier paragraphe qui m'interpelle le plus, car il introduit l'élément de réflexion qui mène à la source de 80% des problèmes interpersonnels. Mais on ne trouve ici que quelques balbutiements sur le sujet, que dis-je! quelques plaintes et gémissements! Vous voulez une explication claire de la racine de cet état de choses? Reculez jusqu'en 1923, lisez «Je & Tu» de Martin Buber et grandissez, petits enfants!

Danielle a dit...

Mister, vous ne pouvez pas reprocher à des citations leurs limites. Allez donc plutôt lire l'auteur en son entier ! Quant à votre Buber, on veut bien en prendre connaissance, mais si ça donne comme résultat un commentateur qui nous prend de haut sans motif, c'est pas convaincant d'avance...