16.6.05

Déliés

Jean Jaurès

Dire d'entrée de jeu que je ne connaissais guère Jaurès jusqu'à il y a quelques mois. C'est, je crois, lors d'une émission radio qui lui était consacrée, avec Madeleine Rebérioux, sur France Culture, que je l'ai découvert. En même temps que la chanson de Brel. Il y avait longtemps qu'une chanson ne m'avait remuée à un tel point. Au point d'en pleurer : c'est un phénomène suffisamment rare pour qu'il s'imprime profondément. La Trotte-Menue que je suis s'en est allée dare-dare fureter sur la Toile pour en savoir plus long.

Eh bien ! deuxième source d'émotion : le texte qui suit. Si ces mots appartiennent sans conteste à Jaurès, le sentiment qu'ils portent, lui m'était intime, à peu de choses près (remplacez l'expression "épouvante sociale" par "vertige", en ce qui me concerne, et Paris par le Québec, et j'y suis). C'est là ce qui m'a envahie à mon arrivée dans la grande ville montréalaise, il y a plus de 25 ans, et qui ressurgit à chaque fois que je prends un bain de foule (rares, ils sont devenus).

J'espère un jour proche lire de ses écrits, ou à son sujet. Et, avant de conclure sur mes positions politiques, amis lecteurs, attendez que j'aie écrit plus que quelques lignes sur le sujet. Je compte bien le faire graduellement, afin de parvenir à cerner moi-même où je me situe, car ça n'est pas simple pour moi de le déterminer. Et ne faites pas l'erreur de croire que mes choix de citations seraient en parfaite adéquation avec la position de ceux que je cite, c'est plus compliqué que ça. Croyez-m'en, s'il y en a une qui voudrait la première que ce fusse plus simple, c'est bibi !


« Je me souviens qu'il y a une trentaine d'années, arrivé fort jeune à Paris, je fus saisi un soir d'hiver, dans la ville immense, d'une sorte d'épouvante sociale. Il me semblait que les milliers et les milliers d'hommes qui passaient sans se connaître, foule innombrable de fantômes solitaires, étaient déliés de tout lien. Et je me demandais avec une sorte de terreur impersonnelle comment tous ces êtres acceptaient l'inégale répartition des biens et des maux, comment l'énorme structure sociale ne tombait pas en dissolution. Je ne leur voyais pas de chaînes aux mains et aux pieds, et je me disais : par quel prodige ces milliers d'individus souffrants et dépouillés subissent-ils tout ce qui est ? Je ne voyais pas bien : la chaîne était au cœur, mais une chaîne dont le cœur lui-même ne sentait pas le fardeau ; la pensée était liée, mais d'un lien qu'elle-même ne connaissait pas. La vie avait empreint ses formes dans les esprits, l'habitude les y avait fixées ; le système social avait façonné ces hommes, il était en eux, il était, en quelques façons, devenu leur substance même, et ils ne se révoltaient pas contre la réalité, parce qu'ils se confondaient avec elle. Cet homme qui passait en grelottant aurait jugé sans doute moins insensé et moins difficile de prendre dans ses deux mains toutes les pierres du grand Paris pour se construire une maison nouvelle, que de refondre le système social, énorme, accablant et protecteur, où il avait, en quelque coin, son gîte d'habitude et de misère. »



Jean Jaurès, L'Armée Nouvelle (1910).


(en cliquant sur l'image, vous parvenez au site d'où elle provient)



4 commentaires:

Hypérion a dit...

Si tu viens tout juste de découvrir Jacques Brel, prépare toi à rentrer dans un des mondes les plus sublimes de détresse humaine et d'humour glacé et ou drôle en même temps...

Accroche toi, cet artiste est mort mais est terrible d'actualité dans sa facon de peindre le monde...

Danielle a dit...

Je ne voudrais surtout pas refroidir tes ardeurs, amoureux de Brel - j'aime trop que l'on se montre ardent - mais je connaissais déjà Brel, sans m'être éprise de son oeuvre comme toi. Le fait que je ne connaissais pas la chanson de Jaurès révèle que ma connaissance a des lacunes, peut-être de plus graves que je ne l'aurais soupçonné, faudrait voir...

Sur un autre sujet, Kévin. Si tu emportes avec toi le mauvais temps en quittant Montréal ce weekend, dépose-le donc à Londres en passant - ils y sont habitués ^_^ -, en espérant profiter du soleil allemand tant que ce te sera possible !

Mamathilde a dit...

J'ai aussi un petit faible pour Brel.

Je lui dois mon prénom, après tout.

Danielle a dit...

Oh ! Mathilde est revenue !

^_^

(je sais, elle n'était pas vraiment partie, mais bon, c'est pour dire !)