20.6.05

La fatuité du moderne

Aux marches du Palais Apadana, Persépolis
« Ce qui est essentiel pour que les temps parviennent à leur plénitude, c’est qu’un ancien désir, qui durant des siècles rampait, anxieux et pressant, arrive un jour à être satisfait. En effet, ces temps de plénitude sont des temps satisfaits d’eux-mêmes, quelque fois, comme ce fut le cas du XIXème siècle, archi-satisfaits.

Mais maintenant, nous avons la confirmation que ces siècles si satisfaits, si complets, étaient morts intérieurement. La vraie
plénitude vitale ne consiste ni dans la satisfaction, ni dans l’accomplissement, ni dans la réussite. Déjà Cervantès disait que “le chemin est toujours meilleur que l’auberge”. Si un temps a satisfait son désir, son idéal, c’est qu’il ne désire plus rien d’autre et que la source de son désir s’est tarie. Ce qui revient à dire que cette fameuse plénitude est en réalité une conclusion. Il y a des siècles qui, pour ne pas savoir renouveler leurs désirs, meurent de satisfaction, comme l’heureux bourdon après son vol nuptial.

De là, le fait surprenant que ces étapes de prétendue plénitude aient toujours senti qu’une tristesse toute particulière se mêlait à leur quiétude.

Ce désir à la gestation si lente, qui parait se réaliser enfin, au XIXème siècle, s’est lui-même donné le nom de “culture moderne”. À lui seul, ce nom est déjà inquiétant. Il est inquiétant qu’une époque se nomme elle-même “moderne”, c’est à dire dernière, définitive, comme si toutes les autres n’étaient que des passés morts, de modestes préparations et des aspirations vers elle. Flèches sans force qui manquent leur but. »




Ortega Y Gasset, La révolte des masses, trad. de l'espagnol par Louis Parrot, 256 pages. Collection Idées (No 130) (1967), Gallimard. ISBN 2070351300.


2 commentaires:

Danielle a dit...

Pour en savoir plus à propos d'Ortega, lire ceci sur le site de l'Agora.

Danielle a dit...

Faut que je vous dise : cette photo m'envoûte. Je voudrais aller me coucher sur ces marches, caresser ces sculptures en relief, et écouter les pierres me raconter. Vous le sentez, le Temps ? L'Histoire de l'Homme ? TOUT ce qui nous a précédé... Et nous survivra.