
« Vers une autre terre, au pays où ne règne que la lumière »,
un vers de Roumi (XIIIe s.),
une calligraphie de Hassan Massoudy
Ce cher voisin, donc, était un noctambule. Et, de tous les endroits où il aurait pu s'installer pour piailler, il choisît le passage de son appartement, tout juste vis-à-vis ma chambre. Il m'a bien fallu admettre, lors d'une énième nuit blanche, que le pli du voisin me fendait la face. J'ai fait une approche, lui ai demandé s'il voudrait bien choisir un autre endroit, chez lui, pour se faire aller le mâche-patate jusqu'à l'aube. Euh ! je ne lui ai pas demandé en ces termes-là, vous pensez bien, j'y ai mis les formes qu'il faut. Peine perdue : Que nenni ! me dit-il, personne ne m'empêchera de vivre comme je l'entends !
Une mine déconfite, j'arborais. Well, not for long ! He wanna rock ? Let's rock ! La nuit suivante, scénario habituel de monsieur je-vis-seul-sur-cette-planète. Vers quatre heures, je prépare mon réveille-matin. Deux heures plus tard, lorsqu'il sonna - mon voisin dort, lui -, je me suis dirigée vers mon vieux système de son, j'ai pris mes deux extra-terrestres de haut-parleurs et les ai collés contre le mur adonnant sur la chambre de ce mec tout aussi locataire que moi. J'ai dû réveiller Billy, mon Idol d'alors, il s'est mis à gueuler (il est doué pour gueuler, mon Billy), et il a gueulé une bonne heure et demie. Il aurait gueulé encore longtemps, si mon voisin n'était pas venu faire la paix...
Tout le monde a pu se remettre à dormir du sommeil du juste. Par quel miracle a-t-on échappé à l'escalade ?
extrêmement simple en regard
de celle en cause ci-dessous,
c'est pour "situer un peu" (si peu)
ma perspective
sur ce qui se joue là-bas
chez nos frères humains,
israéliens et palestiniens.
Identité
Inscris !
Je suis Arabe
Le numéro de ma carte :
cinquante mille
Nombre d'enfants : huit
Et le neuvième... arrivera après l'été !
Et te voilà furieux !
Inscris !
Je suis Arabe
Je travaille à la carrière avec mes compagnons de peine
Et j'ai huit bambins
Leur galette de pain
Les vêtements, leur cahier d'écolier
Je les tire des rochers...
Oh ! je n'irai pas quémander l'aumône à ta porte
Je ne me fais pas tout petit au porche de ton palais
Et te voilà furieux !
Inscris !
Je suis Arabe
Sans nom de famille - je suis mon prénom
« Patient infiniment » dans un pays où tous
Vivent sur les braises de la Colère
Mes racines...
Avant la naissance du temps elles prirent pied
Avant l'effusion de la durée
Avant le cyprès et l'olivier
...avant l'éclosion de l'herbe
Mon père... est d'une famille de laboureurs
N'a rien avec messieurs les notables
Mon grand-père était paysan - être
Sans valeur - ni ascendance.
Ma maison, une hutte de gardien
En troncs et en roseaux
Voilà qui je suis - cela te plaît-il ?
Sans nom de famille, je ne suis que mon prénom.
Inscris !
Je suis Arabe
Mes cheveux... couleur du charbon
Mes yeux... couleur de café
Signes particuliers :
Sur la tête un kefiyyé avec son cordon bien serré
Et ma paume est dure comme une pierre
...elle écorche celui qui la serre
La nourriture que je préfère c'est
L'huile d'olive et le thym
Mon adresse :
Je suis d'un village isolé...
Où les rues n'ont plus de noms
Et tous les hommes... à la carrière comme au champ
Aiment bien le communisme
Inscris !
Je suis Arabe
Et te voilà furieux !
Inscris
Que je suis Arabe
Que tu as rafflé les vignes de mes pères
Et la terre que je cultivais
Moi et mes enfants ensemble
Tu nous as tout pris hormis
Pour la survie de mes petits-fils
Les rochers que voici
Mais votre gouvernement va les saisir aussi
...à ce que l'on dit !
DONC
Inscris !
En tête du premier feuillet
Que je n'ai pas de haine pour les hommes
Que je n'assaille personne mais que
Si j'ai faim
Je mange la chair de mon Usurpateur
Gare ! Gare ! Gare
À ma fureur !
Ce célèbre poème, écrit en 1964, est devenu comme un refrain magique enflammant les coeurs et déchaînant les sentiments de fierté et d'enthousiasme des Palestiniens. Mahmoud Darwich est souvent interpellé, lors de ses récitals, par un public qui le lui réclame et voit en lui plus un prophète qu'un poète tout simplement... Mais à chaque fois, il refuse, préférant lire ses nouveaux poèmes.
Mahmoud Darwich, Chronique de la tristesse ordinaire, suivi de Poèmes palestiniens, (traduit par Olivier Carré, Paris, Cerf, 1970), Paris, Cerf, 1989 pour "Chronique de la tristesse ordinaire". Editeur original : Dar Filastin, Damas, 204 pages.



4 commentaires:
Si tout pouvait se régler aussi clairement et rapidement qu'avec ton voisin: ah ce qu'on serait bien sur cette terre.
Mets-en ! Et mets-en encore !
Béo, j'essaie même plus d'écrire chez vous, je suis découragée, ça ne passe plus ! J'ai encore réessayé hier, en meuglant, puisque c'était le sujet du jour ^_^ , mais sans succès. Zut et rezut !
Crotte que j'aimerais discuter de ton texte. Si je me lance ici, j'en ai pour une trentaine de pages de nuances. Alors je vais m'abstenir. Cependant le poème est juste. Et ton analogie avec ton histoire d'appartement encore davantage.
On ne fait jamais le tour d'une question complètement et définitivement, me dis-je. Alors je m'autorise des bribes, des amorces, des centres, des fins, des à-côtés, etc. Aussi, entre t'abstenir totalement et écrire 30 pages, persévérante Mathilde scripteuse, il y a sûrement moyen de nous en dire un ti-peu ?? L'invitation est là, et l'espace aussi...
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