30.6.05

Une lettre de Liolia

Liolia von Salomé

Lou se considère définitivement trop sotte :

Dans les visions que nous offrent nos rêves solitaires, nous goûtons un élixir d'amour à l'état pur, ce qui représente un danger mortel; traduite dans la réalité, l'expérience aurait tôt fait de nous épuiser et de nous tuer, la vie ne nous autorisant à connaître que des élixirs dilués et de moindre degrés de pureté. Voilà pourquoi nous devrions même nous réjouir des déceptions que nous cause notre amant, et qui sont d'autant plus vives que nous aimions davantage, que notre sentiment voulait imposer un élixir plus fort.

Dans les moments de parfaite harmonie, où les deux partis réalisent l'un pour l'autre exactement ce dont ils rêvaient, on a parfois le sentiment que cela ne peut durer qu'
un court, très court laps de temps, parce que autrement on en mourrait. Nous vivons tous dans une certaine mesure de nous heurter à des accomplissements impossibles ou partiels. Car nous sommes tous, dans nos désirs et dans nos rêves, porteurs de puissances de création et de destruction redoutables qui échappent à notre contrôle psychique et ont probablement sans cesse besoin que les trivialités et les hasards de la vie leur fassent contrepoids.

Si un jour l'homme devait accéder à des dimensions telles, à une sagesse à ce point infini qu'il n'aurait plus besoin de ces trivialités, la vie serait tout à coup neuve, merveilleuse : elle exprimerait l'être humain, serait-elle à elle-même sa propre splendeur. Mais je suis trop bête et trop lâche pour en parler - fondamentalement je suis
immensément bête depuis longtemps. Cependant je t'aime et t'embrasse de tout coeur,

ton enfant-Lou.



Lou écrivant à Frieda. Lettre mutilée au début. Archives Lou, Göttingen.


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