22.6.05

Gommage de signes distinctifs


Ronald D. Laing, que j'ai cité hier, avait aussi mis en exergue d'un chapitre (Le regard diagnostique), un extrait (ci-dessous) de L'Homme sans qualités de Musil. Musil, quand le lirai-je ? Présentement, je cohabite avec Nietzsche, à qui je dois bien ça car je me rends compte que mon visionnement du film Par-delà le bien et le mal, il y a... un quart de siècle environ ? a eu une portée autrement plus imposante que j'en avais conscience. Parfois je trouve ça navrant de constater les rendez-vous manqués. Je dis ça, mais est-ce juste ? À fréquenter les proches d'un inconnu, on entre peut-être un peu dans son monde, déjà ? Bref, je m'étais plutôt attachée à Lou...

« Nom ? Âge ? Profession ? Adresse ? Ulrich fut interrogé. Il crut être tombé dans une machine qui le démembrait en éléments impersonnels et généraux avant même qu'il eût été seulement question de son innocence ou de sa culpabilité. Son nom, les deux mots les plus pauvres d'idées, mais les plus riches d'émotions de la langue, son nom ici ne disait rien du tout. Ses travaux, qui lui avaient valu l'estime d'un monde qui passe pourtant pour solide, le monde savant, étaient absents de ce monde-ci; on ne l'interrogea pas une seule fois sur eux. Son visage n'était qu'un signalement; il avait l'impression de n'avoir jamais pensé jusqu'alors que ses yeux étaient des yeux gris, l'une des quatre paires d'yeux officiellement admises qui se retrouvent en millions d'exemplaires; ses cheveux étaient blonds, sa taille élevée, son visage ovale, et il n'avait pas de signes particuliers, bien que lui-même fût là-dessus d'un autre avis. À son sentiment, il était grand, large d'épaules, sa cage thoracique était comme une voile gonflée à son mât, et les articulations de son corps prolongeaient ses muscles comme de fins membres d'acier, dès qu'il s'irritait, se querellait ou serrait Bonadea contre lui; en revanche, il était mince, tendre, sombre et souple comme une méduse flottant dans l'eau quand il lisait un livre qui l'empoignait, ou lorsque l'effleurait le souffle du grand amour sans patrie dont il n'avait jamais pu comprendre l'être-dans-le-monde. C'est pourquoi il demeura capable d'apprécier, même en cet instant, le désenchantement que la statistique faisait subir à sa personne, et la méthode de signalement et de mensuration que le policier lui appliquait l'enthousiasma comme un poème d'amour inventé par Satan. »



Robert Musil, L'Homme sans qualités, trad. de Philippe Jacottet. Ed. Le Seuil, Tome 1, pages 189-190.

2 commentaires:

Danielle a dit...

J'ai essayé une fois aussi. Je pense que, parfois, certaines lectures ne trouvent leur chemin jusqu'à nous qu'à un moment où elle convient.

Mais cet extrait là me plaît énormément. Et il m'entraîne vers un long - et superbement poignant - poème de Mahmoud Darwich, "Inscris". Faudrait que je le retrace dans mes dossiers et le publie ici...

Danielle a dit...

Héééé ! avant d'avoir un fan club, faut qu'il y ait des fans ! J'pensions pas en être rendue là...

Pis tu prends pas la place de personne, à ce que je sache ?

Sayonara.