
Degas, Au cirque (Léona Daré) - vers 1879
« (...) la dimension que ce tableau exalte est sans conteste la hauteur vertigineuse, et, selon l'expression banvillienne, le gouffre d'en haut. »

Callot, Les deux Pantalons - vers 1617

Picasso, La famille du saltimbanque - 1954
Ainsi, d'un chapitre à l'autre, il sera question du double grimaçant; d'une génialité retrouvée (mi-XIXe siècle); de l'éblouissement devant la légèreté (ou le triomphe du clown); *de l'androgyne à la femme fatale; *des corps désirables et des corps humiliés; de la naissance du clown tragique; des sauveurs dérisoires, et enfin, des passeurs et des trépassés. Serait-ce détourner les éblouissantes lumières de la fine étude de Jean Starobinski que de projeter celles des quatrième et cinquième chapitres (titres précédés d'une *) au-delà de cet art du spectacle ? Elles me paraissent pourtant participer à la mise à nu de rapports complexes mettant en jeu la sexualité humaine (dont la prostitution et le phénomène de la pornographie).
Tour à tour, Baudelaire, Gautier, Rouault, Apollinaire, Rilke et tant d'autres seront convoqués ici ou là afin de dévoiler les tourments ou de vêtir de leurs plus beaux apparats ces êtres disloqués mais hors du commun, se jouant des lois de la pesanteur et de la matière vouée à disparaître. C'est le livre en entier qu'il me faudrait citer tellement sa substance passionne. Plus actuel que jamais, si l'on en réfère à la popularité ambiante du Cirque du Soleil et du cirque Éloize, ou si l'on songe à l'un des plus attachants ambassadeurs internationaux de cet art, le remarquable Daniele Finzi Pasca.

Daniele Finzi Pasca
«Pour moi, depuis la fin d'un beau jour où la première étoile qui brille au firmament m'a je ne sais pourquoi étreint le coeur, j'en ai fait inconsciemment découler toute une poétique. Cette voiture de nomade arrêtée sur la route, le vieux cheval étique qui paît l'herbe maigre; le vieux pitre assis au coin de sa roulotte en train de repriser son habit brillant et bariolé, ce contraste de choses brillantes, scintillantes, faites pour amuser, et cette vie d'une tristesse infinie... si on la voit d'un peu haut.
Puis j'ai amplifié tout cela. J'ai vu clairement que le "pitre" c'était moi, c'était nous... presque nous tous... Cet habit riche et pailleté, c'est la vie qui nous le donne; nous sommes tous des pitres plus ou moins, nous portons tous un "habit pailleté"; mais si l'on nous surprend comme j'ai surpris le vieux pitre, oh! alors, qui oserait dire qu'il n'est pas pris jusqu'au fond des entrailles par une incommensurable pitié ? J'ai le défaut (défaut peut-être... en tout cas c'est pour moi un abîme de souffrances...) de ne laisser jamais à personne son habit pailleté, fût-il roi ou empereur; l'homme que j'ai devant moi, c'est son âme que je veux voir... et plus il est grand, et plus on le glorifie humainement, plus je crains pour son âme. » (Georges Rouault, dans une lettre à son ami Schuré)
Jean Starobinski, Portrait de l’artiste en saltimbanque, nouvelle édition revue et corrigée par l’auteur, coll. « Arts et artistes », 128 p., 59 ill., sous couv. Ill., Gallimard, 2004.
(Excepté pour la photo de Pasca, les illustrations de ce billet figurent toutes dans l'ouvrage cité, et vous pouvez, en cliquant sur les images, vous rendre sur les sites d'où elles proviennent.)



2 commentaires:
Super intéressant Maridan' ce billet.
Merci de m'avoir éduquée
Alors on est deux à s'être éduquées, moi en lisant ce livre, et toi en lisant ce que j'en cite.
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