16.6.05

Perdant, dit-il. Vraiment ?

Aujourd'hui, une pensée spéciale pour Pierre Bourgault, décédé le 16 juin 2003. Dans l'extrait qui suivra, on le retrouve qui se considère perdant, n'étant pas parvenu à faire que le projet lui tenant le plus à coeur, l'indépendance du Québec, se réalise au cours de sa vie. Si je comprends et respecte le sentiment qu'éprouvait Pierre Bourgault, à mes yeux, il n'est toutefois pas un perdant. Un projet politique de cette envergure s'inscrit dans le temps, un temps à la fois incompressible et soumis à une convergence particulière d'éléments internes et externes qui, lorsqu'alignés, pourraient voir se faire les choses rapidement. À moins qu'un gouvernement autoritariste ne les impose. Ce ne fut pas la voie qu'a emprunté Pierre Bourgault. Sa contribution à la société québécoise ne s'en trouve pas amenuisée pour autant. Un grain semé en terre peut parfois être long à porter sa fruit. Encore faut-il que la terre soit bonne, ou qu'on ne nous la vole pas...

L'extrait :

« Andrée LeBel : Jusqu'à maintenant l'histoire vous a presque toujours donné raison.

Pierre Bourgault : Avoir raison c'est le drame de ma vie.

À quoi sert d'avoir raison quand on a tout perdu. Je vais mourir en disant "j'avais raison". C'est complètement ridicule.

J'ai raison mais personne ne m'écoute. On ne discute pas mes idées. Je comprends que c'est très culpabilisant pour les autres d'avouer que j'ai raison. Certains me disent : "
T'as raison mais il vaudrait mieux ne pas en parler". Alors qui en parlera ?

Je déteste avoir raison. J'ai toujours raison trop tôt ou trop tard mais jamais au bon moment. L'histoire de ma vie c'est d'avoir raison pour rien et c'est extrêmement frustrant.

Avoir raison c'est la dernière chose importante. Surtout en politique. Il faut se préoccuper de gagner et c'est tout. Lévesque avait raison dans le débat constitutionnel et il a perdu.

J'aimais avoir raison mais je reconnais que c'est ridicule. C'est un objectif absurde. Ça ne m'a strictement rien donné d'avoir raison parce que je suis un perdant. Un gagnant gagne même s'il n'a pas raison. »




Le plaisir de la liberté : entretiens / Pierre Bourgault ; [propos recueillis par] Andrée LeBel. -- [Montréal] : Nouvelle optique, tirage de 1983.

10 commentaires:

Mamathilde a dit...

Je suis tout à fait en accord avec ton commentaire de départ: je ne pense pas non plus que Bourgault ait été un perdant. Un obstiné certes, mais pas un perdant.

Danielle a dit...

Par contre, il s'en trouve beaucoup pour se sentir "losers" avec lui, il me semble, non ? C'est certain que si l'on ne voit pas son plus grand rêve se réaliser avant sa mort, on peut éprouver un certain sentiment d'échec. Mais un sentiment n'est pas un fait. J'entends par là que les rêves qu'on porte en soi sont rarement réalisables par la volonté et le travail du rêveur tout seul. De plus, la forme de sa réalisation n'est pas toujours - et même rarement - celle imaginée au départ. Ne serait-il pas plus juste de parler de déception plutôt que d'échec ?

En plus, le contexte mondial a tellement et si rapidement changé ces dernières décennies, qu'un projet nationaliste n'est plus concevable de même manière. Disant cela, je ne dis pas qu'il est insensé, je ne le sais pas. Il me semble toutefois que les enjeux débordent les frontières québécoises et canadiennes. C'est dans cette perspective là que je suivrai la course à la chefferie du PQ, et avec beaucoup d'intérêt. Je guette l'horizon politique en général dans l'attente d'une pensée nouvelle et appropriée, et je ne sais vraiment pas d'où elle émergera, si jamais elle le devait...

Beo a dit...

Il disait aussi: un gagnant gagne meme s'il n'a pas raison.... à ce sujet je ne suis pas certaine qu'il aie aimé changer de place avec un tel gagnant.

Sinon: il a fini par comprendre que la souveraineté ne passant pas d'un référendum à l'autre... ne passera jamais ni de son vivant ni après sa mort et ça... c'est pour lui un énorme sentiment de défaite.

Danielle a dit...

Je n'étais pas au courant qu'il aurait déjà dit ou écrit que la souveraineté ne se ferait jamais ?

Beo a dit...

Je crois pas qu'il l'aie fait non plus. C'est moi qui dit qu'il l'avait compris à la fin de sa vie.

Danielle a dit...

Ah d'accord. Mais ça te dirait pas d'élaborer là-dessus ? Ça m'intrigue de savoir comment tu en es arrivée à cette conclusion là ?

Beo a dit...

Simple... c'est mon avis personnel. J'y ai cru profondément en 80, et j'ai pas noté les autres années mais j'ai toujours voté oui aux référendums suivants.

J'ai constaté rapidement que ça se ferait jamais. Fallait que ce soit oui aux 2 premiers sinon c'est comme un tissage...

Tu tisses: c'est ok. Les gens tirent sur les fils et faut recommencer...

Plus le temps passe: plus les gens tirent sur les fils, plus les meneurs sont las et désabusés et moins y a de vrais meneurs.

Des Lévesque, Bourgault, Parizeau et cie... y en reste pas des masses.

Sont usés et le débat en soi pour ma part est meme dépassé... pour pas dire passé date.

Je dis que Bourgault a compris tout ça... et bien avant la fin de sa vie car il a mené son combat sur ce sujet jusqu'à la fin. Voilà.

Danielle a dit...

Je comprends mieux ton point de vue, merci ! Et il se défend très bien avec tes arguments, auxquels on pourrait également en juxtaposer d'autres.

C'est souvent l'impression que j'ai, moi aussi, que le projet indépendantiste est passé date. Impression, je dis bien. Selon les conjonctures (aussi fluctuantes que les cotes en bourse), ce que j'observe me porte à croire que ça pourrait encore se faire, et puis non, et puis peut-être, etc.

L'indépendance, j'en ai d'abord eu peur (faudrait connaître mon histoire pour comprendre), je l'ai parfois trouvé souhaitable, l'idée de souveraineté-association m'a déjà sourie, mais aujourd'hui, un peu plus renseignée sur le monde et l'histoire, je tente de soupeser si le projet tient toujours la route, à cause du contexte mondial. Sinon, l'idée de voir les Québécois vraiment décomplexés, ayant faits la part de ce qui a socialement et culturellement déterminé leurs vies, et capables de s'autodéterminer au moins individuellement, c'est un rêve auquel je souscris. Telle que tu me vois, je suis plus préoccupée par les voisins d'en-bas que les voisins de côté. Ça ne les rend pas inoffensifs pour autant, les voisins de côté, et pas tellement plus fréquentables. Politiquement parlant, je le rappelle. Si le ROC (rest of Canada) continue comme il le fait, et nous sans vision claire et unie, on finira tous annexés par les USA. Y aurait donc une 2e Louisiane.

Beo a dit...

Justement les priorités ont bien changées avec la mondialisation. Et puis: c'est pas nos compatriotes comme tu le dis si bien qui sont un danger. Faut pas paranoier non plus...

Mais les voisins d'en bas en ont toujours été un danger.. c'est pas d'hier... Et nonobstant tous ces constats: quand on vit hors frontières... on constate que notre force tiens dans notre unité Canadienne... alors faut pas chercher plus loin.

Danielle a dit...

Comme tu dis, nos voisins ne sont pas un danger, mais on peut dire que le gouvernement fédéral, lui, est souvent un problème. Sous le règne de Jean Chrétien, les pouvoirs du premier ministre n'ont cessé de croître, ce qui a eu pour impact de mettre à mal la démocratie dans tout le Canada, et d'une manière distincte, au Québec.

Mais tu sais qu'il n'y a pas que le Québec qui manifeste des velléités d'indépendance. Ça chatouille occasionnellement la Colombie britannique. Quant à l'Alberta, elle caresserait le rêve de devenir une pétro-monarchie détachée des autres provinces que je n'en serais pas étonnée (j'exagère un peu, sauf que les affaires Alberta et USA, à cause du pétrole albertain, sont florissantes, et la richesse, ça permet souvent une indépendance arrogante...).

Je suis loin d'être une spécialiste de ces questions de toutes façons, mais je considère que le Québec a perdu bien des acquis ces dix dernières années au moins, et ça, ça me pose problème.

Eh ! on va avoir une vraie course à la chefferie au PQ. Ceci dit, tous partis confondus, selon un journaliste, il y aurait 20 ans qu'on en ait eue une. Ça aussi, ça n'a pas été sain. Je suis curieuse de voir ce que ça va donner !