22.6.05

Feindre de vivre


Jaune, Rouge, Bleu, Vassily Kandinsky, 1925

Je ne sais pourquoi, mais ce soir ma main s'est réemparée d'un vieux bouquin de Ronald D. Laing, La voix de l'expérience. Les années 80, époque où je dévorais les livres traitant de psychanalyse, de psychologie et d'antipsychiatrie. Freud et Laing, en particulier. Je ne les étudiais pas, je les lisais pour étudier la vie et m'étudier moi-même. Mais là n'est pas le sujet. J'ai ouvert le livre au hasard, et j'ai eu envie de vous transmettre le passage sur lequel je suis tombée, en me disant qu'il faudra bien que je relise le tout un de ces 4. En attendant, attachez vos ceintures de sécurité, y aura des turbulences !

Ça débute donc par une citation translucide de William Blake :

Les Visions de l'Éternité, en raison de
nos perceptions rétrécies,
Sont devenues de faibles Visions du Temps et de l'Espace,
fixées aux sillons de la mort,
Jusqu'à ce que l'honnête homme n'ait plus, pour se défendre,
que la dissimulation profonde.

Puis Ronald Laing enchaîne :

« Une frontière a été tracée entre soi-même et soi-même, et entre soi-même et les autres. Il est nié qu'une frontière ait été tracée. Il n'y a là aucune frontière, mais n'essayez surtout pas de la franchir.

Il n'y a pas de coupure, pas de frontière; pas d'absence de l'oubli; pas de souvenir de l'oubli; jamais d'oubli de se souvenir de l'oubli; jamais d'ordre de ne pas se souvenir; jamais d'ordre de ne pas se souvenir de l'ordre; jamais d'ordre de ne pas se souvenir de l'ordre de ne pas se souvenir de l'ordre, d'oublier de se souvenir que l'on a oublié.

Il feignent de ne pas feindre. Pour vous joindre à eux, vous devez feindre vous aussi de ne pas feindre. Si vous vous souvenez, prenez garde. Oubliez que vous feignez de ne pas feindre. Oubliez que vous avez appris à oublier. La coupure parfaite, comme le meurtre parfait, n'a jamais eu lieu.

Feignez, et feignez de ne pas feindre. Vous n'êtes pas en train de feindre de ne pas feindre. Il est dangereux de ne pas feindre quand vous devriez être en train de feindre de feindre. Il est parfois plus sûr de feindre d'être en train de feindre. Mais ne devenez pas trop sarcastique, ou vous finirez comme Nietzsche.

La coupure est consommée. Vous ne savez pas que vous l'avez faite après que vous l'avez faite, puisque la coupure présuppose que vous ne vous voyiez pas en train de la faire.

Le pas consiste à ne pas savoir que l'on a fait un pas vers l'ignorance. L'esprit lui-même coupé ne peut pas voir la coupure.

Après ce type de coupure, l'individu ne sait pas qu'il est coupé. Si quelqu'un le lui suggère, il tient cette assertion pour insultante, sinon pour ridicule. Il peut d'ailleurs même attaquer et détruire quiconque n'est pas coupé comme lui, se rappelle avoir oublié, ou simplement conjecture qu'il a pu ou doit avoir oublié.

Nous reconnaissons ici le parachèvement des limites habituelles d'un ego normal. »


LAING R.D. La voix de l'expérience, Paris : Seuil, 1986. Pages 192-193.


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