17.6.05

Jusqu’à quand ?


Un souvenir d'échanges poétiques :

Poète et peintre, Nazih Abou Afach a publié des recueils poétiques et des essais critiques. Il a participé à différentes manifestations culturelles en Syrie et à l’étranger, et un choix de ses poèmes a été publié en Italie. Sa poésie rénove la tradition déclamatoire de la poétique arabe afin de combattre dans un langage revivifié les injustices, les tabous et la mort. Le poème qui suit est tiré de son livre, Ce qui n’est rien (1991).

Bénis soient les morts


Jusqu’à quand :
Sans larmes
Sans larmes
Sans amis?

Amer sous notre langue le goût de la parole
De l’appel et du baiser de la femme
Nos coeurs se rétractent
Comme une poignée d’air dans la main
Jusqu’à quand :
Rouilllés
Mornes broyés par les questions?
Anges?
-Nous ne sommes pas les anges
Nous n’avons pas d’ailes
Et le bleu n’est pas notre couleur
Criquets?
-Nous ne le sommes pas
Et nos poitrines sont vides de décorations
Renard?
-Où est le champ libre
la volupté de la traque
et l’assurance du retour à la grotte de la nuit?
Tyrans?
-Nous n’avons tué que nous-mêmes
nos jours
et l’âme décrépite de nos enfants
en proie au désespoir
Humains?
-Mais nous ne ressemblons pas à nous-mêmes
Tortues?
-Où sont nos carapaces, nos cous
et nos griffes qui écorchent l’air renversé de la catastrophe?
Diables?
-Que Dieu dise que nous l’avons abusé
et avons dressé contre lui les anges rebelles
Nous-mêmes?
-Nous ne le sommes pas non plus
Nos douleurs ne sont pas en nous
Et nos coeurs nous sont étrangers
Dans chacune de nos parties
Un cadavre sommeille
Un corbeau croasse
Et se dresse un échafaud
Satisfaits de peu
Dociles
Chiots dans les rues, colosses dans les rêves
Poussière, djing, marchandises
Ô grand dieu de la terre
Mère dormant dans le livre
Spectres de nos lignages installés dans le passé
Ô vieille chose
Chose périssable
Qui ne ressemble à rien
Air qui relie les êtres
Comparut à l’insecte
Et unifie le vivant
Rends-nous possibles
Justes
Compréhensibles
Réunis sous nos chemises
La souplesse de l’insecte
L’éloquence du loup
Le toucher de la chose qui n’en est pas une
Rends-nous possibles avec nos noms
Nos armes
Nos coeurs qui divulguent leurs secrets
Sur l’oreiller de la nuit
Donne-nous un mur
Un toit
Un bleu qui nous confirme la réalité du ciel insurgé
Provoque quelque chose
Dévastation
Folie
Géhenne
Séisme dans le lit
Miracle dans le cercueil de l’enfant
Matin propice à la poignée de main
Étonnement
Course du soleil avachi de l’enfant
Une chose, pas n'importe laquelle
Un matelas moëlleux par exemple
Un baiser que n’altère pas le mensonge
Une pierre qui ne trahit pas
Un petit pas que ne troublent pas les balles
La terreur et les inquisiteurs

Une chose simple comme la justice des fléaux
La liberté des vers de terre
Comme bonjour
Le soupir de l’amante dans le lit de la nuit
Comme la moiteur au bout de la jouissance
Une chose simple, simple
(comme de se sentir vivants à ce moment du poème) et qu’elle soit blanche
lie-de-vie
feuille ou caillou, enfer miniature sur le trottoir
une chose simple
comme de caresser le cou d’une jeune fille
les frissons de celle-ci
comme la fabuleuse rosée
que l’été prodique sans raison aux pierres
comme de nous ententre appeler par notre nom
dans une ville où nous ne connaissons personne
Une chose
Pas n’importe laquelle
Comme une histoire que s’invente l’enfant avant de s’endormir
L’ombre gracieuse du mouvement
Sous le chemisier ambigu de la femme
Vingt mille couleurs que la rose tient
D’une terre à la couleur unique
Une chose simple comme un miracle
Prodigieuse comme la bouche de la jeune fille
Quand elle s'arrondit et embrasse le fantôme de l’air
Une chose sanglante, blessante et authentique
Comme le cri « Ô mère »
Que pousse le combattant de moins de vingt ans
Quand une balle le mord à la naissance des bourgeons du coeur
Et qu’il referme son âme sur les êtres
Et se retire dans l’arche des morts...

Et puis après
Que prépare Dieu aux morts?
Que prépare-t-il aux vivants?
Que nous prépare-t-il
Nous les fidèles créées à son image
Héritiers des ruines, des tombes et des fausses pierreries
Loyaux envers nos assassins
Nous les doux, gentils, croulant d’innocence
De paresse et de fièvre
(...)
Nous les Arabes glorifiés, au sang éclairé
Maîtres de largesses et d’exécutions
Nous les Napoléons du Levant
Sultans des dattes, du marbre et des dents pourris par la dépravation
Nous, les nous
Seigneurs des femmes-esclaves, des mensonges
Et des justices barbouillées de crottin
Nous les morts
Balançant entre le royaume étouffant de la douceur
Et les balles imminentes des juges?
Jusqu’à quand?...


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