18.6.05

Sans sang

Site de la ville de Turin
ville de naissance d'Alessandro Baricco


« La férocité des enfants, pensait-il.
Nous avons bouleversé la terre d'une manière si violente que nous avons réveillé la férocité des enfants. »


« On a beau s'efforcer de vivre une seule vie, les autres verront mille autres vies dedans, et c'est pour ça qu'on n'arrive pas à éviter de se faire du mal. »

« Il aimait bien le raconter. C'était un animal. Tous vous étiez des animaux. Vous l'êtes tous, vous les hommes, toujours, à la guerre, comment Dieu pourra-t-il jamais vous pardonner ?
(...)
Et pourtant vous avez vu mon frère mourir sans aucune raison, c'était juste un enfant avec un fusil, une rafale et ça y est, et vous étiez là, et vous n'avez rien fait, vous aviez vingt ans, bon dieu de bon sang, vous n'étiez pas un vieux décrépit, vous étiez un garçon de vingt ans et pourtant vous n'avez rien dit, vous voulez bien m'expliquer s'il vous plaît ? me dire comment c'est possible tout ça ? vous avez un moyen pour m'expliquer qu'en effet ça peut arriver, une chose pareille, que ce n'est pas le cauchemar d'un malade, c'est une chose qui s'est passée, vous voulez me dire comment c'est possible ? »


« — Il y avait des tas de choses que nous devions détruire pour pouvoir construire ce que nous voulions, c'était la seule manière, nous devions être capables de souffrir et de faire souffrir, celui qui supporterait le mieux la douleur gagnerait, on ne peut pas rêver d'un monde meilleur et penser qu'on va vous le donner juste parce que vous le demandez, les autres n'auraient jamais cédé, il fallait combattre, et une fois qu'on avait compris ça, ça ne faisait plus de différence que ce soient des vieux ou des enfants, tes amis ou tes ennemis, on était en train d'ouvrir la terre, il n'y avait rien à faire, il n'y avait pas de moyen de faire ça sans que ce soit douloureux. Et quand tout nous semblait affreux, nous avions notre rêve qui nous protégeait, (...) nous nous battions pour un monde meilleur (...) »

« — La guerre, vous l'avez gagnée. Ce monde vous paraît-il meilleur ?
— Je ne me le suis jamais demandé.
— Ce n'est pas vrai, vous vous l'êtes demandé mille fois, mais vous avez peur de répondre. (...) et pendant tout ce temps vous avez retourné votre idée de monde meilleur dans votre tête pour ne pas penser au jour où on vous a apporté les yeux de votre père (...) comme un souvenir insupportable qui est la vraie raison, l'unique raison pour laquelle vous avez combattu, parce que vous n'aviez que ça en tête, vous venger, vous devriez être capable de le prononcer aujourd'hui ce mot, vengeance, vous tuiez par vengeance, il n'y a pas de honte à ça, c'est le seul remède contre la douleur, c'est tout ce qu'on a trouvé pour ne pas devenir fou, c'est la drogue qui nous rend capable de combattre, mais vous ne vous en êtes plus libéré, elle a brûlé votre vie entière, elle l'a remplie de fantômes, pour survivre à quatre années de guerre vous avez brûlé votre vie entière, aujourd'hui vous ne savez même plus...
— Ce n'est pas vrai.
— Vous ne vous rappelez même plus
ce que c'est, la vie. »

« Comme tant d'autres fois par le passé, il sentit combien il était difficile de mettre un nom sur tout ce qui lui était arrivé pendant la guerre, comme si par un sortilège ceux qui avaient vécu ne pouvaient pas raconter, et qui savait raconter n'avait pas eu la possibilité de vivre. »

Alors elle pensa que, même si la vie est incompréhensible, nous la traversons probablement avec le seul désir de revenir à l'enfer qui nous a engendré, et d'y habiter auprès de qui, un jour, de cet enfer, nous a sauvé. Elle essaya de se demander d'où venait cette absurde fidélité à l'horreur, mais elle s'aperçut qu'elle n'avait pas de réponse. Elle comprenait seulement que rien n'est plus fort que cet instinct de revenir là où on nous a brisé, et de répéter cet instant pendant des années. En pensant seulement que ce qui nous a sauvé une fois pourra nous sauver à jamais. Dans un long enfer identique à celui d'où nous venons. Mais clément tout à coup. Et sans sang. »


(en cliquant sur l'image, vous parvenez au site d'où elle provient)

4 commentaires:

Beo a dit...

Ah là tu parles... pas que tu le faisais pas avant mais ça me touchais plus ou moins. J'adorre Baricco. Sans Sang est justement le dernier que j'ai lu de lui. Il est déroutant mais tellement génial si on arrive à le suivre dans sa pensée... tout simple quoi. )-

Danielle a dit...

C'était mon 1er Baricco. Il m'a plu mais il n'a pas emporté ma plus totale admiration. Remarque, peut-être que cela tient à la traduction ? Faut dire que lorsqu'un livre ne m'apprend rien de plus que ce que je sais déjà, je demeure un peu insatisfaite de ma lecture. Et pourtant sa manière de raconter est impressionnante. Je dois entamer Océan mer prochainement, on verra. Mais je lui préfère De Luca sans difficulté, même si ils sont incomparables.

Je me mets une note : parler de Baricco régulièrement, pour faire plaisir à Béo ! ^_^

Beo a dit...

Mon premier fut: La route de la soie... j'avais aimé mais moins que tous les suivants.

J'aime de Luca aussi juste que j'en ai qu'un de lu alors c'est pas facile de me faire une idée. Mais c'est pas grave :-D

Danielle a dit...

Béo, j'ai tenté 2 fois de laisser un message sur ton blog ce matin, et ça ne s'affichait pas...