
« Philosopher consiste finalement à penser son expérience vécue, à la conceptualiser pour la rendre intelligible. A transformer le vécu en une organisation cohérente d'idées qui rende ce vécu intelligible. Le vécu, c'est l'immédiat, c'est ce que vous ressentez immédiatement, mais il n'est pas pour autant intelligible, au contraire, il est immédiatement opaque. Percer cette opacité, c'est la vocation de la pensée philosophique.
Vous pouvez en déduire tout de suite que la possibilité du secret lance un défi à la philosophie. Le secret, c'est une espèce de provocation antagoniste à philosopher. La vocation de la philosophie, c'est de percer le secret des secrets, c'est à dire le grand secret de la signification de l'être. Ce qu'être en général signifie et ce que signifie exister en particulier pour un être humain. Or, garder un secret, c'est le taire, et Maurice Merleau-Ponty dans sa leçon inaugurale au Collège de France qui s'intitule "Éloge de la Philosophie" écrit :"Tout homme porte silencieusement en lui les déchirements de l'existence, mais le philosophe est l'homme qui s'éveille et qui parle de ces déchirements, qui énonce ces paradoxes, qui vend la mèche... La philosophie, c'est le pari de tout dire, un pari sur la clarté." Vous voyez que ce pari est difficilement compatible avec l'idée de secret.
Cependant, précision très importante conceptuellement : ne confondons pas secret et mystère. C'est une distinction décisive. Le secret est une information qui n'est connue que de quelques-uns ou d'un seul à la limite, mais que celui ou ceux qui la détiennent peuvent à tout moment révéler. Le secret est accessible à tous. C'est bien pourquoi il y a un problème du secret. Ce qui fait problème dans le secret, c'est qu'il peut être divulgué, trahi, révélé. Oedipe finit par déchiffrer l'énigme du sphinx. Si vous voulez, percer les secrets c'est la tâche de la raison, en un sens c'est la tâche de la philosophie. Au contraire, le mystère est par définition d'un autre ordre que le problème: il est inaccessible à la raison. Dans les mystères de l'Antiquité,seuls de rares initiés parviennent à la compréhension du mystère et le christianisme est beaucoup plus radical encore,le mystère est ce qui est absolument inaccessible à la raison. Thomas d'Aquin, le plus grand théologien de toute la chrétienté médiévale, et la référence encore aujourd'hui de toute la théologie chrétienne, insiste sur le fait que la rationalité s'arrête au seuil du mystère. Le mystère est sacré, si vous préférez il est transcendant, il est divin, alors que le secret est profane. Le secret est immanent à la condition humaine, il est humain. Et c'est pourquoi fidèle à sa vocation, la problématisation, la réflexion philosophique interroge le secret, interroge l'humanité du secret. Si c'était un mystère, elle ne l'interrogerait pas. Le mystère n'est pas une catégorie philosophique. »
Extrait de :
Lucien GUIRLINGER, De l'ambiguïté ontologique du secret à son ambivalence éthique, Journée Nationale du Gremq SFTG, Nantes, le 18 Janvier 1997.




1 commentaire:
Chaleur accablante ici, alors les images, en guise de rafraîchissements, par fantaisie et pour le plaisir.
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