CHANT d'AMOUR et de MORT
du CORNETTE CHRISTOPH RILKE« Quelqu'un, vêtu de soie blanche, admet qu'il ne peut s'éveiller; car il est éveillé, et c'est bien la réalité qui le trouble. Alors il se réfugie craintivement dans le rêve et il s'isole dans le parc, le parc ténébreux. La fête est loin. La lumière est un mensonge. La nuit le serre de près et le glace. À une femme qui se penche vers lui, il demande :

— Est-ce la nuit?
Et voici qu'il a honte de son habit blanc.
Il voudrait être loin et seul et en armes.
Tout en armes.
"As-tu oublié que tu es mon chevalier servant pour toute cette journée? As-tu l'intention de m'abandonner? Où vas-tu? Ton habit blanc me donne le droit sur toi —"
"Tu voudrais réendosser ton rude uniforme?"

"Tu frissonnes? — Tu as le mal du pays?"
La comtesse sourit.
Non. Mais c'est seulement parce que l'enfance — cette robe douce et sombre — lui est tombée des épaules. Qui l'a emportée? "Toi?" demande-t-il d'une voix qu'il n'a jamais entendue. "Toi!"
Il est maintenant dépouillé de tout. Il est nu comme un saint. Blond et svelte. »
Rainer Maria Rilke, Le Chant d'amour et de mort du cornette Christoph Rilke, traduit de l'allemand par Thierry Haumont, illustré par Frédéric Clément, Casterman, 1994.



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