8.6.05

Leçons particulières


Table des hommages

« Il [François Mauriac] était admirable, ce vieux monsieur distingué à la voix blessée, couvert de haines depuis qu'en fait de chapelet il égrenait celui de la décolonisation. "Je n'avais pas d'ennemis quand les autres m'étaient indifférents", disait-il. Peut-on mieux dire ? »
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« Un vieil ami de ma mère, Me L., avocat de son état, me dit : "Toutes les femmes ont l'esprit vagabond... Elles ne peuvent pas fixer leur attention, elles sautent d'un sujet à l'autre." Raison de plus pour ne pas être comme "toutes les femmes". Il me suggéra un exercice : "Quand tu pars le matin, dit-il, pense à un sujet précis, n'importe lequel, et oblige-toi à l'avoir encore en tête en arrivant au travail. Fais-le sérieusement et tu verras, c'est efficace." »
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« L'horreur, dans la pauvreté, c'est qu'il n'y a pas de raison pour que ça s'arrête. (...)
Savoir ce que l'on veut, ce que l'on veut vraiment avec ses forces inconscientes, c'est tout le problème. Je dirai même : c'est le seul. »
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« Lacan, Jacques Lacan.
Je lui dois ce que j'ai acquis de plus précieux, la liberté, cet espace de liberté intérieure qu'aménage, à son terme, une psychanalyse bien conduite.
(..)
Cela fait toute la différence avec le chagrin éprouvé à la perte d'un être aimé, chagrin qui vous ennoblit, au contraire. La rupture dévalorise. Elle atteint cette représentation de soi qui est notre compagne de chaque minute, la seule image dont nous soyons sûrs. Allez savoir ce que les autres pensent de vous, comment ils vous voient, et d'ailleurs quelle importance !... Mais la représentation que l'on se fait de soi, il faut vivre avec. Alors il est nécessaire de l'aimer un peu, de la trouver acceptable, sinon on suffoque.
(...)
"La psychanalyse est un remède contre l'ignorance. Elle est sans effet contre la connerie", disait Jacques Lacan.
(...)
Sauf à employer un jargon auquel je me refuse, inintelligible d'ailleurs au plus grand nombre, bien qu'il se répande comme de l'huile — ah, ces
sujets désirants constitués par un discours ! — il est impossible d'expliquer ce qui se produit en cours d'analyse par le seul effet de la parole, de l'association des mots et de leur interprétation. Mais à quoi bon le savoir ? Non seulement c'est inutile, mais un tel savoir est nuisible à eux qui demandent assistance à l'analyse. Informés, ils croient qu'ils ont tout compris alors qu'il ne s'agit pas de comprendre, mais de verbaliser. La théorie n'a jamais délivré personne de ses angoisses ni de ses névroses.
On peut aussi préférer garder les siennes intouchées, sans en avoir élucidé l'origine. Et si l'on vit bien avec, pourquoi pas ? C'est quand on ne peut plus négocier avec soi-même, quand on souffre, qu'il ne reste plus qu'à s'étendre sur le divan en sachant que l'on y perdra pour toujours son innocence vis-à-vis des pourquoi de ses propres conduites, y compris celles qui ont belle apparence. »
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« Comme disait Mme de Tencin, à la façon dont il nous a traitées, on voit bien que Dieu est un homme.
(...)
La part féminine de soi-même, c'était l'essentiel, le fondamental, le squelette où s'accrochait tout le reste. Je trouvais aussi, dans le dénigrement de la maternité par Simone de Beauvoir quelque chose de niais. D'immature. »
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« Je crois que ce qui m'a protégée des sirènes du communisme, ce sont les communistes. Ou, si l'on veut, une raideur de mon esprit qui me rend réfractaire au dogmatisme, méfiante devant les grandes exaltations collectives, attachée à l'esprit critique.
Aujourd'hui, je tiens le scepticisme pour une valeur essentielle. Seuls les sceptiques savent qu'ils ne savent pas. On ne les trouve à l'origine d'aucune dragonnade, d'aucune bestialité. Ils cherchent la vérité mais ne prétendent jamais la connaître. »
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« Le déroulement déconcertant de sa carrière traduit sa contradiction : il [Jean-Jacques Servan-Schreiber] conjugue un tempérament et parfois des méthodes d'extrémiste avec des idées modérées. Il veut ordonner l'Histoire par la réforme, non par la révolution, et croit à la toute-puissance de la volonté sur le cours des choses. Mais c'est un homme pressé, talonné par l'urgence. Il a toujours ignoré que le temps ne pardonne pas ce qu'on fait sans lui, que la maturation des idées est lente comme celle des plantes, et qu'en règle générale, les hommes souffrent quand on les bouscule. Il ne veut pas savoir que ses contemporains ont un passé et qu'ils y sont attachés, des biens et qu'ils y tiennent, une histoire et qu'ils y sont enracinés. Le passé n'a pas d'existence pour lui. Il le nie. Il l'abolit.
En revanche, il a une vision fulgurante de l'avenir, un sens réellement prophétique, et brûle d'impatience à voir les maîtres du monde y entrer à reculons. »
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« On pourrait dire que c'est l'honneur de Raymond Aron de n'avoir jamais cherché à séduire. Il s'est obstiné à répéter que les sociétés ne se réduisent pas à des antagonismes économiques, même si ceux-ci sont puissants. Il a persisté à dire que pour gérer tout ce qui est et demeurera conflictuel dans toute société humaine, il faut une instance, le Pouvoir. Et que de tous les pouvoirs, c'est la démocratie qui opprime le moins, qu'il faut donc se soucier de la préserver, car elle est fragile. »
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« J'ai été un ministre inquiet — comment ne le serait-on pas ? — mais heureux.
Le reste, cette enflure de la tête, cette dilatation du moi, cette hypertrophie de l'ego, si promptes à affecter quiconque dispose d'un poste ministériel parce que tout concourt à y faire perdre le sens des réalités, je n'ai pas connu. Les femmes y sont moins exposées, c'est un fait. Elles ne décollent jamais complètement de la vie, peut-être parce que la vie se charge de coller à elles, avec son cortège de trivialités domestiques. »
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Les politiques pardonnent tout. Ils se trahissent l'un l'autre, se réconcilient, se re-trahissent, les choses finissent toujours par s'arranger. Ce qu'ils ne pardonnent pas, ce sont les conduites d'indépendance, ce par quoi on leur échappe. C'est comme si on leur tirait la langue.
"Incontrôlable", disent-ils.
Eh bien oui. Incontrôlable. Je le prends comme un hommage. Incontrôlable, donc inadaptée à la vie politique où l'on ne joue jamais sa partie isolé, sauf à la perdre, où l'on doit chasser en meute, comme les sangliers.
Je suis un chasseur solitaire. »


Françoise Giroud, Leçons particulières, Fayard, 1990, 217 pages.

(cliquez sur l'image pour vous rendre sur le site d'où elle provient)

2 commentaires:

Daniel a dit...

Très intéressantes, ces citations. Ça donne envie d'acheter le livre. Merci pour les "leçons".

Danielle a dit...

J'avais beaucoup aimé le lire la première fois, et encore la 2e et la 3e. F. G. se souvient et rend hommage aux personnes dont elle parlera de chapitre en chapitre. C'est rare comme geste, riche en leçons, et biographique quant à la dame. Un si petit bouquin pourtant.

J'aime toutes celles que j'ai citées - et il aurait pu y en avoir d'autres - mais celle-ci : « "La psychanalyse est un remède contre l'ignorance. Elle est sans effet contre la connerie", disait Jacques Lacan. », vraiment, je l'adore ! Alors, surgit la question : qu'est-ce donc que la connerie pour qu'elle soit si intraitable aux yeux de Lacan même ?