21.6.05

"Je vois", dit l'aveugle

Blind Men and Elephant,
from the Hokusai manga series ("Random Sketches"),
volume VIII, Pages 13,14. 1818

Dimanche soir, en dernière partie de son émission Par 4 chemins*, notre tripatif Jacques Languirand national nous faisait part de l'une de ses plus récentes excitations. En l'écoutant, je me suis dit que le cardinal Ouellet aurait donc eu de bonnes raisons pour dire que le nouveau pape, Benoît XVI, pourrait nous étonner au cours de son règne. Imaginez : l'Église remettant en question sa prétention à la vérité. Il y a là un potentiel d'impact majeur sur l'histoire de notre monde. Vous me direz qu'il est bien temps - sinon déjà tard pour le faire - que l'institution reconnaisse que des fidèles l'aient abandonnée alors qu'ils ont fait l'expérience de la relativité de maintes de leurs croyances. La source de l'excitation de Jacques Languirand : la lecture d'une conférence qu'a donnée le nouveau chef de l'Église, alors cardinal Ratzinger, à la Sorbonne, le 27 novembre 1999. En voici un bref extrait :

« Au terme du second millénaire, le Christianisme se trouve, précisément dans le domaine de son extension originelle, en Europe, dans une crise profonde, qui repose sur la crise de sa prétention à la vérité. Cette crise a une double dimension : tout d'abord se pose toujours plus la question de savoir s'il est juste, au fond, d'appliquer la notion de vérité à la religion, en d'autres termes s'il est donné à l'homme de connaître la vérité proprement dite sur Dieu et les choses divines.

L'homme contemporain se retrouve bien mieux dans la parabole bouddhiste de l'éléphant et des aveugles : un roi dans le Nord de l'Inde aurait un jour réuni en un lieu tous les habitants aveugles de la ville. Puis il fit passer devant les assistants un éléphant. Il laissa les uns toucher la tête, en disant : c'est ça un éléphant. D'autres purent toucher l'oreille ou la défense, la trompe, la patte, le derrière, les poils de la queue. Là-dessus le roi demanda à chacun : comment c'est, un éléphant ? Et selon la partie qu'ils avaient touchée, ils répondaient : C'est comme une corbeille tressée... c'est comme un pot... c'est comme la barre d'une charrue... c'est comme un entrepôt... c'est comme un pilastre... c'est comme un mortier... c'est comme un balai... Là-dessus - continue la parabole - ils se mirent à se disputer, et en criant : « l'éléphant, c'est comme ci, c'est comme ça », ils se jetèrent l'un sur l'autre et se frappèrent avec les poings, au divertissement du roi.

Blind Men and Elephant
La querelle des religions apparaît aux hommes d'aujourd'hui comme cette querelle des aveugles-nés. Car face aux secrets du divin nous sommes, semble-t-il, nés aveugles. Le Christianisme ne se trouve en aucune manière pour la pensée contemporaine dans une position plus positive que les autres - au contraire, avec sa prétention à la vérité, il semble être particulièrement aveugle face à la limite de toute notre connaissance du divin, caractérisée par un fanatisme particulièrement insensé, qui prend incorrigiblement pour le tout le bout touché par l'expérience personnelle. »


Eh bien ?!? Tripatif, non ?

~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~

*Pour qui voudrait écouter via Internet (avant dimanche soir prochain), cette dernière émission de Jacques Languirand : Par 4 chemins. Il faut d'abord sélectionner la Première Chaîne, cliquer sur Émissions (à gauche), cliquer sur PQR, et sélectionner Par 4 chemins.

Pour qui voudrait lire d'autres contes bouddhiques, tel celui relaté ci-dessus.

Pour qui voudrait lire, en son entier, la transcription de la conférence Vérité du christianisme du cardinal Ratzinger

ou encore

pour accéder aux principaux écrits (dont la conférence citée) du cardinal Ratzinger rédigés avant son élection du 19 avril, en sa qualité de préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, le site de La Croix les a mis en disponibilité.


11 commentaires:

Beo a dit...

Ahhhhhhhhhhh Languirand. Adorable lui. Je me suis souvent demandé pourquoi peu de gens arrivaient à ses conclusions avant de l'avoir entendu. He he.

Beo a dit...

Je trouve que les critiques au nouveau Pape sont sorties bien rapidement et sans fondements surtout. J'irais jusqu'à dire qu'une telle conférence dans les memes termes: ça reste possible pour celui qui est Pape maintenant? J'en doute....

Danielle a dit...

Je serais portée à penser qu'il y a peut-être plus de gens qu'on pense qui arrivent à des conclusions du genre de celles de Languirand. Je pense qu'on ne les lit pas parce qu'ils nous sont inconnus ou parce qu'on est paresseux ou qu'on manque de temps et de curiosité, ou encore parce qu'il y a peu de place pour les discours qui ne sont pas dominants. C'est si confortable, le familier et le connu !

Quant à savoir si le discours du Cardinal peut être assumé par lui-même devenu Pape, je crois que si. Il avait tout de même prononcé cette conférence en tant que préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, ce qui est déjà assez révolutionnaire en soi (ses propos ne l'étaient pas tous, par contre, et même loin de là) ! L'affaire, c'est qu'on n'opère pas des changements majeurs en un tournemain quand il s'agit d'une institution telle que l'Église. Le Pape n'a pas tous les pouvoirs à lui tout seul...

Beo a dit...

Le commentaire de Daniel est tout l'echo des critiques qui ont suivi son élection ici autant en Suisse qu'en France... j'avoue avoir trouvé ça exagéré de la part des médias et de plusieurs spécialistes.

Danielle a dit...

Qu'un préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi ne soit pas doctrinaire, ça relèverait du tour de force. La responsabilité inhérente à un rôle donné n'admet pas qu'on en déroge aisément, dans l'Église comme partout ailleurs. C'est justement pourquoi le propos qu'il a tenu lors de cette conférence à la Sorbonne est inattendu.

Autrement, lors de la couverture des élections papales, il s'est trouvé des commentateurs très avertis qui avaient des points de vue bien divers, parfois opposés, sur les positions de l'ancien cardinal. Mon impression, c'est que ces différends donnent la mesure d'une complexité qui nous échappe généralement. Et possiblement de contradictions.

Ce que je retiens, c'est cette remise en question qu'il a fait publiquement. C'est trop énorme pour qu'elle demeure lettre morte. Même si on ne soulève pas une montagne du bout de son auriculaire ! Les pouvoirs et les devoirs d'un pape diffèrent de celui d'un cardinal préfet. Je reste curieuse de voir la suite.

Danielle a dit...

Ce n'est pas pour moi une question d'avoir raison. Je n'ai fait aucune prédiction non plus. J'ai seulement signalé que cette déclaration-là avait du potentiel. Du potentiel, ce n'est pas rien, mais ça ne garantit pas un développement ni, dans ce contexte-là, un aboutissement spécifique.

C'est comme mon petit jardin miniature sur mes balcons. J'ai semé divers type de graines (potentiel). Il y en a qui n'ont rien donné encore, et qui ne donneront probablement rien, considérant le temps depuis lequel elles ont été mises en terre. Il y en a d'autres qui poussent, mais en arrachent (dû à la terre et au climat ? idem au contexte). Dépendamment de la sorte appropriée de terre, des engrais nécessaires et du climat, certaines se rendront à meilleur terme que d'autres. Mais j'aurais pas pu dire d'avance quelles graines auraient germé et bien poussé. Idem pour le potentiel des propos du cardinal à la Sorbonne.

Danielle a dit...

Mauvais esprit, sors de ce corps !

Mon analogie, cher Daniel, s'assoyait sur une comparaison entre des graines et des pensées, pas entre des graines et des personnes...

Mouahhh, jamais j'oserais penser que tu sois, touahhh, une "mauvaise herbe" ! :o)))))

Beo a dit...

J'aimerais souligner ici l'item: Pape de transition.... qui pour ma part est une expression surfaite tant qu'elle concerne l'avenir.

Qui donc connais l'avenir? La transition doit aller dans quel sens? En faveur de qui? Et pourquoi...

A peine élu il a déjà un plan à suivre, plan élaboré par les intéressés évidemment.

Je trouve ça incongru comme attentes.

Faut savoir qu'une personne qui en est à cette étape de la hiérarchie est en soi un etre à part. Que les rouages de sa pensée sont déjà rodés à une gymnastique à laquelle peu de gens s'astreignent. Qu'à partir de là il est déjà loin des attentes de ses contemporains qui exigent un dû.

Vivre et laisser vivre concerne aussi le Pape. Et voir venir... patienter c'est pas mal plus intelligeant que revendiquer à tout va.

Danielle a dit...

Je veux que Daniel sache que ma réponse à la sienne était tentative de manier le sarcasme à sa manière, sans plus. À feu bas, comme lui. Mais le sarcasme, ça prend souvent des airs d'huile qui se jette sur le feu, faut être prudents ! Alors je coupe le courant, là, maintenant.

Béo, je ne formulerais pas les choses exactement comme toi, mais tu soulèves plusieurs points très pertinents et je vais assez dans le même sens que toi.

Question d'avenir, même les plus grands analystes ne mettraient leur main au feu à faire des prédictions.

Je pense que le terme "transition" sous-entend "changements" plutôt que maintien du statu quo. Une fois cela dit, on peut se pencher sur les différences de pensée et d'actions des deux plus récents papes pour essayer de discerner d'où "pourraient" venir les changements, mais il y a tellement d'autres facteurs à prendre en compte que tout ça rend l'exercice bien volatile. C'est pas interdit d'y jouer, plus ou moins vain, mais pas interdit.

Comme tu dis, le pape a probablement déjà un tracé à suivre. Par contre, il s'en est trouvé pour le redéfinir. Ça a été le fait, avec le concile de Vatican II. Mais tout ça ne s'improvise pas. Il faut connaître les forces en jeu, savoir les manier ou composer avec, savoir flairer le vent, etc. Pour la suite des choses, ma langue au chat !

Ne nous égarons point dans une conjoncture de conjectures (j'avais envie de la placer, celle-là, avec mes gros sabots). Cela dit, avec le plus grand sérieux, telle que vous me connaissez, incapable de fantaisie...

Danielle a dit...

Merci, Daniel, tu m'as bien fait sourire !

Je pense que je comprends un peu ta position de rejet, toutefois j'aurais peine à l'endosser dans l'absolu. Je peux rejeter un système, condamner certaines actions, m'opposer farouchement à des doctrines, mais lorsqu'il s'agit de personnes, j'opterai pour un discernement au cas par cas. Y a une chose qui me turlupine, dans ce que tu dis. À tort ou à raison, je ne sais vraiment pas, alors peut-être que tu saurais m'expliquer et clarifier cette chose là pour moi ? Tu n'es pas la première personne que je rencontre qui se montre allergique aux doctrinaires. Ça me ramène toujours à cette question : y a pas quelque chose de doctrinaire à rejeter purement et simplement, comme tu l'as écrit, les doctrinaires ? C'est une vraie question, de ma part.

Danielle a dit...

Oui, bien c'est justement pour ça que je précisais que c'était une vraie question, car je sais que c'est le genre d'argument que certains emploient, sans pouvoir étayer en quoi ce le serait (doctrinaire, dans le cas qui nous occupe), et que, ne me contentant jamais d'une courte vue (ce qui ne veut pas dire que je n'en fasse pas preuve plus qu'à mon tour, mais ça ne me satisfait pas pour autant), j'aime bien débusquer ce qui se cache, ou peut-être plus justement, ce que recouvre de telles manières de dire.

Je ne suis simplement pas confortable avec les étiquetages définitifs et sans appel, ou encore les systématisations. Par exemple : je peux couper radicalement un lien avec quelqu'un qui m'aurait trahie. Je ne concluerai pas systématiquement que cette personne n'est capable de rien d'autre que de trahison, ça non. Mais je pourrai convenir que je ne souhaite plus lui accorder ma confiance en aucune façon, ce qui est autre chose.

Et comme je suis un monstre de patience, mais surtout parce qu'il m'arrive également de laisser au temps l'occasion de définir les choses, je vais laisser porter...
Ciao !