10.6.05

Pour George Steiner

Pierre Assouline, dans son billet (voir la section intitulée ÉNIGME DU MAL ABSOLU) relatant quelques glanures écumées de son entretien avec George Steiner à la BNF, mentionne une question qui obsède ce dernier : « Je n'arrive pas à comprendre comment le pire des hommes peut créer une oeuvre d'amour. C'est une obsession maladive chez moi que de me poser cette question. ». Ayant été interdite d'accès à l'émission de commentaires en république, j'ai tout de même envie de reprendre cette citation de Gurdjieff (déjà publiée ici) à l'adresse de M. Steiner, même si elle ne résout pratiquement rien : « Personne n'agit pour l'amour du mal, mais chacun agit pour l'amour du bien tel qu'il le comprend. ».

Par ailleurs, si G. Steiner ne connaît pas déjà le psychanalyste Pierre-Henri Castel, peut-être trouverait-il quelque intérêt à son travail. En 2004, à l'émission La philosophie autrement sur France Culture, Christine Goémé s'était entretenue avec P.-H. Castel sur la question Le pervers est-il l’incarnation du Mal Absolu ?, et ses propos, quoique plus amples en analyse, s'apparentaient à l'esprit contenu dans la citation de Gurdjieff.


P. S. : Si quelqu'un parmi vous pouvait m'assurer que la transmission, ici, de la transcription de cet entretien ne me poserait aucun problème, je me ferais un plaisir de la publier, car l'étude de la question par P.-H. Castel mérite d'être largement diffusée.

6 commentaires:

Daniel a dit...

Merci Maridan' pour ce précieux billet. J'ai lu avec intérêt celui d'Assouline. L'énigme du mal absolu m'obsède, pour ma part. J'y reviens constamment dans mes textes. Je cherche à comprendre. Ce sera sans doute la quête la plus importante de ma vie, hélas...

Danielle a dit...

Je crois bien que ce soit une obsession partagée par un très grand nombre, non ? Tellement qu'on pourrait se créer une association, l'Association des Obsédés par la Question du Mal...? C'est pas parce qu'on rit que c'est drôle.

Dis-moi, que penses-tu de ce que dit Gurdjieff ? Tu ne trouves pas que ça "éclaire" la question ?

Daniel a dit...

Tu me poses une colle, là! Je ne connais pas ce monsieur, mais j'ai bien envie d'en savoir davantage.

Danielle a dit...

Tu vois, c'est une citation que j'avais dans mes notes de lectures depuis fort longtemps, et à l'époque je ne notais pas les références... Alors je ne sais plus si je l'avais noté lors du visionnement d'un film (probablement au défunt Ouimetoscope) mettant Gurdjieff en scène, "Rencontres avec des hommes remarquables", ou si je n'avais pas lu le livre du même titre.

Ça doit donc faire au moins une vingtaine d'années, et on peut constater que je n'en ai pas fait mon gourou. (Je ne fais de personne un gourou, d'ailleurs. Je suis trop sensible aux limites de chacun. Les miennes, on n'en parle même pas !) Mais je suis demeurée fascinée par la façon que G. a eu de poser le problème (lui-même n'a d'ailleurs pas eu un parcours sans taches, voir ), et ça a fait son petit bonhomme de chemin en moi. Parce que, ainsi formulé, le problème n'épargne PERSONNE. Il suffit (je dis "suffit", mais ça n'est pas si facile, en réalité) de s'arrêter et d'examiner les gestes que nous posons, les raisons que nous nous donnons, et les conséquences qu'ont ces gestes pour se rendre compte que nous sommes tous susceptibles de commettre le mal, à divers degrés s'entend, en étant convaincu du contraire.

Ensuite, pour parvenir à vraiment comprendre une autre personne, on doit admettre que la méthode du cas par cas s'impose. Ça rend humble devant le mystère humain. Il y a un proverbe lakota qui dit : « Avant de juger son frère, il faut avoir marché plusieurs lunes dans ses mocassins. ». On pourrait ajouter que si l'on avait (vraiment) conscience nous-même des pas que l'on fait, le besoin de marcher dans les mocassins des autres pour comprendre serait presque annihilé.. Mais pas nécessairement celui de nos conceptions du mal et du bien, et des "choix" que l'on fait.

Daniel a dit...

Je n’ai guère de peine à conclure, tout comme toi, que « pour parvenir à vraiment comprendre une autre personne, on doit admettre que la méthode du cas par cas s’impose. » Je me demande seulement s’il faut utiliser la même grille d’analyse lorsqu’il s’agit du « mal absolu ».

Car dès lors que nous cherchons à comprendre justement ce mal absolu, les outils d’analyses traditionnels ne nous obligent-ils pas à remettre le sujet sans son « historicité »? Il s’ensuit, logiquement, l’énumération des pathologies, réduisant souvent « le monstre » à un cas clinique. Or, si tout n’est que clinique, en quoi le mal absolu diffère-t-il du simple psychopathe?

Ma question n’est pas futile, du moins il me semble. J’ai en mémoire le débat suscité par le film retraçant les derniers jours de Hitler. Je me souviens qu’en Allemagne, ses détracteurs les plus virulents ont vigoureusement condamné le travail du cinéaste en allégeant qu’il cherchait à mettre un visage sur « le monstre » en question. On craignait que cela vienne diminuer la nature profondément mauvaise du führer. Pour eux, il était inadmissible qu’on l’on veille réduire le mal absolu à une nature humaine, nature dont Hitler était dépourvu, du moins le disaient-ils. Or, on sait que Hitler pouvait aussi être sensible à la beauté.
Alors je pose la question.
Qu'est-ce que le mal absolu?

Danielle a dit...

Je suppose que tu voulais écrire "dans son historicité" et que ton doigt a fourché vers le "s".

"Qu'est-ce que le mal absolu ?"
Je ne sais pas. De toutes façons, je me demande si c'est la question à laquelle il faut chercher à répondre. Je ne dis pas que je ne me la pose pas, je dis seulement que, pour autant qu'elle importe par le fait qu'elle étaye un besoin de comprendre qui ne doit jamais faire relâche, je considère qu'elle nous met bien en face du mystère que recèle toute vie humaine et notre incapacité à le percer totalement. Ce qui rend moins prompt à juger. on voudrait tant que tout soit simple. Comme on voudrait LA panacée, LA réponse, LA bonne façon, etc.

Hitler était sensible à la beauté ? Mais oui, pourquoi pas. Pourquoi est-ce si insupportable à imaginer ? Parce qu'on a besoin de se rassurer en excluant de l'humanité l'existence du mal en soi ?

Un exemple. Un exemple auquel beaucoup de gens devraient pouvoir s'identifier, étant donné le taux de divorce et la courte durée générale des relations amoureuses. Il a été relevé, statistiquement, que peu de ruptures se passent bien. Est-ce que, dans une telle situation, on ne découvre pas des aspects nouveaux chez l'autre ? Parfois totalement nouveaux, parfois l'attestation de ce qu'on soupçonnait ou ne voulait pas voir. Et parfois, souvent ? c'est l'horreur. L'horreur surtout parce qu'on mesure l'ampleur de l'écart entre ce qui nous était connu (ou ce qu'on a bien voulu, ou pu, voir) et ce qui nous avait échappé. Alors qu'on se pensait en sécurité.

Un simple exemple pour mettre en relief le fait qu'on connaît si peu l'autre. Ou soi-même. Qu'on ne peut jamais être vraiment sûr de nos actions/réactions en certaines circonstances.

Pourquoi se poser la question du mal absolu ? Pourquoi ne pas se poser la question du mal tout court ? À tout instant, on pose des gestes qui sont des choix entre "bien" et "mal" (leurs définitions ayant des variantes). Envers la vie, les autres ou soi. Nos bonnes intentions ne sont garantie de rien. On le constate souvent par les conséquences négatives qu'elles peuvent parfois entraîner. Aussi, la manière, la forme que prendront nos gestes peuvent être plus ou moins justes. Y a tout plein d'aspects qui interviennent dans chacun de nos gestes, dont on n'est plus ou moins conscient (et ce serait difficile de l'être toujours).

Chercher à comprendre le mal, absolu ou pas, pourra peut-être nous permettre de trouver comment traiter le plus justement possible ceux qui commettent des actes criminels, pervers, étranges. On a appris qu'on ne peut juger de même manière deux êtres ayant commis un acte analogue. Chercher à comprendre, ce n'est pas nier des faits, ni les excuser totalement parce qu'on apprendrait que l'histoire de vie de celui qui les a commis ne pouvait faire autrement ou mieux. C'est ainsi qu'on en est venu à établir une différence entre la culpabilité et la responsabilité. Mais appliquer un jugement est souvent complexe.

Et puis, pour citer Pierre-Henri Castel dont je parlais dans mon billet, on ne veut pas croire que des gens puissent être carrément méchants. Méchants, sans qu'on ne leur trouve de motifs atténuants.

Je suis bien consciente de ne pas avoir fait le tour complet de la question. J'en suis bien loin. Tiens, une pensée de Nietzsche pour terminer : « Qui lutte avec des monstres doit veiller à ne pas devenir un monstre lui-même. Et si tu regardes longuement l'abîme, l'abîme finit par regarder en toi. »