13.6.05

Saturne et la Mélancolie, notes de lecture 3


Dürer, Le songe du docteur.
Gravure sur cuivre, Bartsch 76. 1497-1498

« Il est tout à fait normal que la notion n'ait pas connu immédiatement un développement satisfaisant. Une compréhension véritable du Problème XXX, 1, ne pouvait s'amorcer avant que quelque chose qui y était anticipé ne devînt une réalité devant la conscience des hommes : le phénomène du "génie". (...) Des auteurs antiques rapportèrent sa thèse principale, à savoir que tous les grands hommes sont des mélancoliques, soit avec un mélange d'étonnement et de scepticisme, soit avec une franche ironie, mais dans tous les cas, avec une sympathie de plus en plus évanescente pour l'anomalie tragique de l'homme exceptionnel ballotté entre l'exaltation et la dépression accablante. »

Aulu-Gelle, Nuits attiques, XVIII, 7, 4 :
« Et comme nous avions quitté le sujet : "C'est mal à propos, dit Favorinus, que nous avons parlé de cet homme. À mon avis, il délire, mais d'une manière particulière. Sachez pourtant (poursuivit-il) que cette sorte d'intempérance, qu'on appelle mélancolie, ne survient pas aux esprits médiocres et communs ; au contraire, cette affection est presque héroïque, et le plus souvent elle exprime avec force des vérités, mais sans respect ni du moment opportun ni de la mesure". »

« (...) tout ce qui survécut de la nouvelle conception fut le sentiment confus qu'il existait un lien entre la mélancolie et la vie intellectuelle, et qu'il fallait distinguer clairement ce qui était "naturelle" de ce qui était "pathologique" (...). »

« Les stoïciens affirmaient qu'un homme sage ne pouvait jamais être gagné par la folie, parce que les notions de sagesse et de folie étaient mutuellement exclusives (...). "L'Homme sage ne peut pas devenir fou, mais il peut, à l'occasion, être sujet à des hallucinations dues à la mélancolie ou au délire." »

« Cicéron la définit comme une "mentis ad omnia caecitas" (aveuglement général de la raison), l'opposant à l'"insania", qui naissait de la simple langueur et dont les victimes pouvaient demeurer capables de conduire leur vie et leurs affaires de manière relativement satisfaisante. Mais, d'autre part, on considéra tout le temps cette maladie comme un privilège négatif du Sage. La mélancolie comme disposition cessa d'être la principale condition requise à l'existence de dons exceptionnels, mais en tant que maladie, elle demeura le principal danger qui menaçait l'homme exceptionnellement doué ; elle seule avait le droit de priver un homme de ce que, dans l'esprit des péripatéticiens, elle avait eu le pouvoir de lui conférer. Posidonios semble avoir été le premier à reconnaître de nouveau le don de prophétie du mélancolique pathologique et, partant, à redécouvrir un fondement scientifique au phénomène de la prophétie, si important aux yeux du stoïcien. C'est ce fondement qu'un mystique comme Jamblique allait violemment contester précisément à cause de sa nature scientifique. »

« C'est grâce aux écrits de Celse que nous prenons connaissance, la première fois, d'une division systématique de la maladie mentale en trois catégories : 1) la fureur ("phrenesis"), qui surgissait brutalement et était accompagnée de fièvre ; 2) la "tristitia quam videtur atra bilis contrahere" — la tristesse que la bile noire paraît provoquer, plus persistante et qui n'accusait généralement pas de fièvre ; 3) une forme tout à fait chronique, qui résultait soit d'un désordre de l'imagination, tantôt triste et tantôt gaie, soit d'un désordre de l'intelligence. Ainsi, de ces trois types, non seulement le deuxième mais aussi le troisième se classaient sous ce qui, chez les auteurs antérieurs, (mais aussi, nous le verrons, postérieurs), était qualifié de "mélancolie". (...) et, en accord avec les principes généraux d'Asclépiade, le traitement de toutes ces maladies se fonde bien moins sur le recours aux médicaments et à la chirurgie que sur la diététique et — c'est là le plus important — les remèdes d'ordre psychologique. Ces remèdes sont : séjourner dans des pièces pleines de lumière (par opposition à la vieille idée qui voulait que l'obscurité eût un pouvoir apaisant) ; s'abstenir de nourritures lourdes ; modérer sa consommation de vin, en particulier de vins forts ; les massages, les bains, les exercices et (si le patient est assez robuste) la gymnastique ; combattre l'insomnie (non pas par des médicaments, mais par un léger bercement d'avant en arrière, ou par le murmure de l'eau qui coule) ; le changement d'environnement et les longs voyages ; avant tout, éviter à tout prix toutes les idées effrayantes ; la conversation égayante et les divertissements ; l'admonestation douce ; la compréhension délicate de toutes les idées fixes ; les discussions dans lesquelles on doit amener le patient à un état d'esprit différent, plus par la suggestion directe que par la contradiction ouverte ; enfin, le remère le plus important de tous : la musique, dont l'utilisation psychiatrique, d'abord préconisée par Théophraste, avait finalement été systématisée par Asclépiade — nous savons même quels modes il recommandait pour les diverses formes de maladie mentale. »

« Selon Archigène, les symptômes typiques de la mélancolie étaient : une peau sombre, la bouffissure, une odeur fétide, la gourmandise associée à une maigreur permanente, la dépression, la misanthropie, les tendances suicidaires, les rêves véridiques, les peurs, les visions et les brusques passages de l'hostilité, de la mesquinerie et de l'avarice à la sociabilité et la générosité. Si la simple mélancolie virait à la folie manifeste, les symptômes étaient : les hallucinations en tous genres, la peur des daimones, les illusions (l'homme instruit se lançant dans des théories astronomiques ou philosophiques parfaitement extravagantes, ou encore dans des activités artistiques prétendument inspirées par les Muses ; l'homme inculte, lui, s'imaginant extraordinairement doué dans d'autres domaines), l'extase religieuse, et des obsessions insolites telles que la tendance irrépressible à se prendre pour un vase en terre cuite. »

« Pour nous, l'apport essentiel de Soranus réside dans son effort pour affiner de nouveau la distinction entre folie et mélancolie (la première ayant son siège dans la tête, la deuxième dans le corps), et dans son rejet formel et explicite de l'opinion (défendue "par la plupart" et parfois mise en doute, mais seulement dans certaines limites, même par Archigène) selon laquelle l'origine de la mélancolie se situerait dans la bile noire (...). »

Aristote :
« Ceux dont l'intelligence est très fine et pénétrante tombent facilement dans la mélancolie, par la raison qu'ils ont des gestes prompts et qu'ils sont toute préméditation et imagination. »

Rufus :
« Il a dit que réfléchir beaucoup et beaucoup s'affliger font survenir la mélancolie. »

Selon Isidore De Séville (...) — Car nous rions par la rate, nous nous irritons par le fiel, nous goûtons par le coeur, nous aimons par le foie. »

« Parmi les idées obsédantes, Rufus mentionne son seulement l'illusion d'être un vase en terre cuite, (déjà citée par Archigène), mais aussi la conviction de ne pas avoir de tête, exemple fréquemment cité au cours des époques suivantes ; comme remède, certains médecins préconisaient un casque de plomb ! »

Rufus :
« Suivant sa composition, la bile noire présente plusieurs formes bien distinctes. (...) Chez certains, elle prédomine, soit comme résultat de la combinaison d'origine, soit comme conséquence de l'alimentation ... Si elle s'établit dans les conduits d'un des ventricules du cerveau, elle provoque généralement l'épilepsie ; mais si elle prédomine dans la substance du cerveau lui-même, elle engendre cette sorte de folie que nous appelons mélancolie ... Mais pour ce qui est de l'autre humeur atrabilaire, qui provient d'un échauffement excessif de la bile jaune (mots en grec), si elle prédomine dans la substance du cerveau, elle provoque un délire bestial avec ou sans fièvre. »

« Cette théorie compliquée présentait, cependant, un avantage : celui de fournir une base solide sur laquelle on pouvait fonder les différents troubles mentaux, et de rattacher la distinction, formulée dans le Problème XXX, 1, entre mélancolie "naturelle" et mélancolie "pathologique", à une différence entre substances tangibles. »

« (...) on comprend aisément qu'une science particulière du nom de "physiognomonie" ait vu le jour, qui traitait des idiosyncrasies de l'homme sain, contrebalaçant ainsi la sémiologie médicale du malade. (...) En effet, ces efforts trouvèrent leur justification et leur impulsion dans la doctrine aristotélicienne, qui veut que l'âme soit l'"entéléchie" du corps, et dans l'analyse particulièrement élaborée des émotions et du caractère que nous livre l'éthique aristotélicienne. (...) Enfin, il y a le fait que la philosophie tendait de plus en plus nettrement vers l'idée que "et morum varietates mixtura elementorum facit — un mélange d'éléments fait les variétés de caractères". »

Sénèque :
« (...) une âme naturellement ardente va faire des irascibles... un mélange de froid des timides. »

« Nous intéressent au premier chef le principe qui voulait que la chaleur rendît un homme grand, le froid, petit, l'humidité, gros et la sécheresse, mince ; et cette affirmation selon laquelle chez l'individu délicat, blond et gros l'humeur mélancolique était présente dans les proportions les plus infimes, alors qu'elle existait en quantité très importante chez l'individu mince, brun, à la pilosité abondante et aux veines saillantes. Gatien souligna, plus clairement que quiconque, le rapport causal direct entre la constitution physique et le caractère, et il affirma dans une monographie spéciale que "la disposition spirituelle dépend de la crase à l'oeuvre dans le corps" (...). »

« Le sang, donc, rendait un homme simple et stupide, la bile jaune lui donnait un esprit pénétrant et adroit, tandis que la bile noire lui conférait solidité et constance — et nous voyons immédiatement ce qui, de la spéculation cosmologique antique, se profile derrière cette affirmation. »

« Dans cet exemple détaillé et caractéristique de l'Antiquité tardive, les facteurs qui composaient la nouvelle doctrine des Quatre Éléments apparaissent très distinctement ; la ligne de pensée cosmologique était désormais inséparable des découvertes de la thérapeutique proprement dite et des observations de la physiognomonie. Ainsi, par exemple, les signes qui distinguaient un homme "gouverné par le sang" (celui que nous sommes maintenant fondés à appeler un "sanguin", et dont la disposition par la suite, allait presque toujours être considérée comme la meilleure, la plus noble) finirent par devenir sensiblement les mêmes que ceux grâce auxquels on reconnaissait l'(mot grec), le "bene natus" qui, tout comme le sanguin, présentait les caractéristiques d'un teint blanc et rose et d'une nature aimable. À l'inverse, les traits propres au mélancolique correspondaient essentiellement à ceux du (mot grec), qui se distinguait par une chevelure noire et une carnation sombre ; nous avons déjà rencontré cette dernière particularité, décrite comme un symptôme de maladie, chez Archigène et Rufus. L'inclinaison de la tête vers le sol, le visage grimaçant (mots grecs) et la maigreur comptaient aussi parmi les symptômes de la bile ; et lorsque, sous l'influence d'autres physiognomonistes, tous ces signes vinrent à être considérés comme marques distinctives de l'avare et du lâche, il s'établit une autre analogie avec le portrait du mélancolique, chez qui la "timor" et l'"avaritia" étaient depuis toujours des traits permanents. »

« Galien ne cherchait pas à diminuer la grande importance qu'il avait lui-même accordée aux quatre humeurs primaires : mais en réalité, ce n'était pas ces humeurs, mais les simples qualités du chaud, du froid, du sec et de l'humide, qu'il estimait être les véritables principes de discrimination inhérents à sa doctrine des différentes constitutions. À la combinaison parfaite et unique, qui ne pouvait jamais être réalisée, il opposa huit combinaisons imparfaites dans lesquelles prédominaient soit l'une des quatre qualités, soit l'une des combinaisons de deux qualités. Il envisagea donc quatre tempéraments simples et quatre tempéraments composés ("mauvais mélanges simples" et "mauvais mélanges composés"), lesquels, cependant — et c'est là l'important — n'étaient pas à l'origine liés aux humeurs, mais seulement déterminés par les qualités. »

« Le point le plus important, cependant, est qu'après le Pseudo-Soranus, même la figure du mélancolique de tempérament se colora de l'idée de la maladie qui portait le même nom, et fut déformée par des traits de caractère directement issus des traités psychiatriques. »



Extraits du chapitre 1, La mélancolie dans la littérature physiologique des Anciens, de l'ouvrage :

Klibansky (Raymond), Panofsky (Erwin) et Saxl (Fritz), Saturne et la Mélancolie. Etudes historiques et philosophiques : nature, religion, médecine et art, trad. par F. Durand-Bogaert et L. Erw, Paris : Gallimard (Bibliothèque des histoires), 1989 (1964, original anglais), 741 pages.



(en cliquant sur l'image, vous parvenez au site d'où elle provient)

3 commentaires:

Daniel a dit...

Ouf!
Ça mérite une lecture à tête reposée. Je retiens le premier paragraphe, pour ce soir. Ça me réconcilie avec ma propre mélancolie! :oD

Danielle a dit...

Ça n'est effectivement pas la lecture idéale en fin de journée alors que l'énergie nous a fui...

Tu as eu le temps d'émettre un premier commentaire pendant que je m'échinais sur le mien, que voici :

Ravissement de lecture aux plaisirs multiples que cette somme de connaissances qui nous est offerte à la suite d'une étude extrêmement fouillée du sujet dans l'Histoire.

Ce bonheur du voyage dans le temps est à tout le moins double, pour moi. il y a le plaisir de se faire raconter une histoire. J'y ai également retrouvé la petite fille que j'ai été fouillant dans la bibliothèque des grands, et feuilletant des livres dont le propos me dépassait tout en me faisant signe, en m'intriguant, nourrissant le désir de déchiffrer la vie, de lire le monde. Il y avait précisément un livre qui traitait de ces tempéraments et de ces humeurs, et je me souviens avoir cherché à déterminer quel était mon type, sans beaucoup de succès... Aujourd'hui, si mon plaisir a perdu un peu de sa naïveté, il a toutefois conquis un peu d'esprit : si près et si loin sont les scientifiques et penseurs de tous les temps ! Savants et ignorants du même souffle, encore. L'Antiquité est souvent si moderne !

Ce premier chapitre nous transporte en ces temps anciens tout en nous permettant de le lire à la lumière des connaissances actuelles (aussi limitées soient-elles, par ex. dans mon cas).

Suite en juillet.

Danielle a dit...

Dieu qu'il est adorable, ce petit chérubin de Dürer, vous trouvez pas ?? Il me fait totalement craquer, moi !